Fin du sommet de Djerba: la Francophonie invisible?

Le XVIIIe Sommet de la Francophonie s’est achevé avec la reconduction de la secrétaire générale Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation de la Francophonie pour un second mandat. Si le français est de plus en plus employé à travers le monde, le premier mandat de Mme Mushikiwabo semble avoir coïncidé avec une invisibilité de l’action de son organisation à l’international. Les critiques appellent à la refondation de l’espace francophone.

Par Tirthankar Chanda – RFI

« J’ai beau chercher, mais j’ai du mal à me rappeler quelque initiatives fortes et marquantes prises par l’Organisation de la Francophonie (OIF) au cours des dernières années. J’ai bien l’impression que la Francophonie ne s’est pas beaucoup signalée à l’attention depuis le départ à la retraite en 2014 du secrétaire général de l’époque, Abdou Diouf, qui, lui, avait exercé pendant sa mandature une véritable magistrature d’influence sur les pays de l’aire francophone », confiait récemment au micro de RFI, l’homme politique mauricien et diplomate Jean-Claude de L’Estrac.

Jean-Claude de L’Estrac n’est pas un inconnu dans le monde de la Francophonie institutionnelle. Beaucoup se souviennent encore de ce grand francophone qui s’était porté candidat en 2014 à la succession d’Abdou Diouf. Mais c’est sa concurrente principale, la Canadienne d’origine haïtienne Michaëlle Jean qui fut finalement nommée au poste de secrétaire général. Elle avait été adoubée par le président français de l’époque François Hollande qui imposa sa candidature aux autres États membres de l’organisation, notamment aux Africains. Depuis, dans un essai riche en anecdotes et réflexions sur le devenir francophone, intitulé Francophonie : de Hanoi à Dakar, le pacte brisé (1), le Mauricien est longuement revenu sur les raisons de sa défaite, malgré une campagne de grande teneur et des soutiens prestigieux à sa candidature.

Aujourd’hui, Jean-Claude de L’Estrac n’est pas le seul à pointer le manque de dynamisme et d’ambition du mouvement francophone. D’autres personnalités se sont prononcées dans ce sens, notamment le poète sénégalais Amadou Lamine Sall, qui a fustigé dans une tribune récente parue dans un quotidien canadien la « douloureuse léthargie » de l’OIF et son « invisibilité », faute d’un leadership adéquat à sa tête.

Louise Mushikiwabo à Djerba (Tunisie) le 18 novembre 2022.
Louise Mushikiwabo à Djerba (Tunisie) le 18 novembre 2022. © F24 / RFI

Paradoxalement, Michaëlle Jean qui a dû céder son fauteuil, au terme de son premier mandat il y a quatre ans, à l’actuelle secrétaire générale, la Rwandaise Louise Mushikiwabo, a elle aussi rejoint le rang des déçus de la Francophonie, et plaide pour sa refondation. Dans un long article publié dans le mensuel Monde diplomatique (2), à l’occasion du sommet des chefs d’États qui s’est achevé ce dimanche à l’île de Djerba, en Tunisie, l’ex-secrétaire général critique les orientations prises par l’OIF depuis son départ et accuse notamment la France, le principal bailleur de fonds de l’organisation, de vouloir reléguer  la Francophonie à la défense et l’illustration du français, déniant à l’organisation le droit de s’intéresser aux enjeux géopolitiques ou environnementaux.

Naissance de la Francophonie

L’histoire de la francophonie remonte aux temps coloniaux, plus précisément à 1880, lorsque le géographe français Onésime Reclus introduisit le terme « Francophonie » dans son ouvrage France, Algérie et colonies, consacrant la pérennité de l’empire colonial français. Dans l’esprit du géographe, ce néologisme désignait l’ensemble des locuteurs du français à travers le monde, avec la langue comme principal ciment du projet impérial. Or le projet impérial ne résista pas aux guerres et tragédies qui ont ponctué la première moitié du XXe siècle.

La première refondation de l’idée francophone date ainsi de la fin des années 1960, marquées par l’effondrement de l’empire colonial français et l’entrée en scène des pays indépendants en Asie comme en Afrique. C’est à l’initiative d’un quatuor de leaders éclairés issus des nouveaux pays dont le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Tunisien Habib Bourguiba que voit le jour le 20 mars 1970, avec 21 États membre, la première agence de la Francophonie institutionnelle, désigné sous le nom de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT). Pour les pères fondateurs de la Francophonie, comme l’écrivait Senghor, dès 1962, dans un célèbre article publié dans la revue Esprit, « Le français, langue de culture » « merveilleux outil, trouvé dans les décombres de la colonisation », devait servir à consolider des liens et des échanges entre les pays francophones. A l’ACCT, l’ancêtre de la future l’OIF créée en 2006, incomba alors la tâche d’imaginer les conditions et les modalités opérationnelles de ces échanges.

Reconfiguration politique

Photo non datée de Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal entre 1960 et 1980.
Photo non datée de Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal entre 1960 et 1980. AFP

Les années 1980-90 représentent un nouveau tournant pour la Francophonie institutionnelle avec l’affirmation de la dimension politique du mouvement. Cette dimension était déjà présente, sinon dans le texte, dans le sous-texte de la Convention de Niamey fondant l’ACCT en 1970. Selon les dispositions de cette convention, la solidarité entre les Etats francophones était basée à la fois sur le partage de la langue et des valeurs communes telles que la démocratie, les droits de l’homme et la paix, qui participent, selon Senghor, à l’émergence de cet « humanisme intégral » qu’il appelait de tous ses vœux dans son article dans la revue Esprit.

A partir de 1986, avec la tenue à intervalles réguliers de sommets de chefs d’États francophones, suivis de la nomination d’un secrétaire général à la tête de la Francophonie, sur le modèle des organisations des Nations unies, la dimension politique du mouvement francophone s’est progressivement renforcée, crédibilisant ses actions destinées à la promotion et à la mise en place de processus de démocratisation dans ses États membres.

Or, malgré ses succès dans les domaines de la démocratie et des droits de l’homme, l’OIF a vu son image se brouiller, notamment en Afrique où elle est souvent perçue comme « un instrument d’influence française, voire un avatar du colonialisme », fait remarquer Antoine Glaser, spécialiste de l’Afrique. « Perçue comme le cheval de Troie de la Françafrique et intégrée dans le système politique, militaire, financier de la France en Afrique, poursuit le politologue, la Francophonie a fait l’objet de critiques, encore récemment pour avoir été aux abonnés absents lors des élections frauduleuses aux troisièmes mandats de dirigeants africains ou encore face aux coups d’Etat militaires au Mali, en Guinée, au Tchad et au Burkina Faso. »

Le rôle prépondérant de la France et du Canada, les deux principaux bailleurs de fonds de la Francophonie, dans la désignation du secrétaire général de l’OIF, sont aussi régulièrement pointés du doigt par les critiques. « Pendant ma tournée en Afrique en 2014 pour faire connaître mes idées et mes propositions en tant que candidat au poste du secrétaire général, mes interlocuteurs n’ont pas arrêté de me demander ce que pensait la France de ma candidature », raconte non sans une certaine amertume Jean-Claude de L’Estrac.

L’ex-secrétaire générale, Michaëlle Jean, déclare d’avoir été victime, pour sa part, de « tractations politiques » et de « petits arrangements stratégiques menées dans les coulisses » pour lui priver un second mandat qu’elle croyait amplement mériter et pour « offrir l’OIF, écrit Mme Jean dans son article dans Le Monde diplomatiqueà nul autre que le président du Rwanda Paul Kagame, qui n’a cure ni de la démocratie, ni des droits et des libertés, et de surcroît a même chassé la langue française de l’administration et de toutes les institutions de son pays, y compris académiques. » La nomination il y a quatre ans de Mme Mushikiwabo au poste de secrétaire général, tous s’en souviennent, fut beaucoup commentée dans les médias et elle suscita à l’époque moult incompréhensions et controverses.

Appels à la refondation

« Nous sommes aujourd’hui très loin, se lamente Jean-Claude de L’Estrac, du beau et grand projet des pères fondateurs qui avaient imaginé la francophonie comme un espace de solidarité et d’échanges entre pays membres placés sur un pieds d’égalité. Si nous nous sommes éloignés de cet idéal, c’est parce que la francophonie est devenue depuis plusieurs décennies un outil politique et diplomatique entre les mains des marchands et financiers, qui nous gouvernent. » Et l’ancien haut fonctionnaire mauricien d’appeler à la refondation de la Francophonie. Une refondation qui passe pour lui essentiellement par l’économique. L’homme milite aussi pour l’industrialisation de l’Afrique, un objectif qui faisait déjà partie des douze propositions sur lesquelles il avait bâti sa campagne pour sa candidature en 2014 pour diriger l’OIF.

La Francophonie économique est une ambition que le Mauricien Jean-Claude de L’Estrac partage avec les pères fondateurs du mouvement. Vieux serpent de mer, cette idée fait régulièrement surface à la faveur des débats et des rencontres autour du devenir de l’espace francophone. Tournée vers la culture, la Francophonie se pense aussi, et cela dès ses premières chartes, comme un espace économique qui a fait de la question de la solidarité pour le développement l’un de ses principaux enjeux.

C'est en Afrique subsaharienne que la langue française est le plus parlée.
C’est en Afrique subsaharienne que la langue française est le plus parlée. © RFI Studio

La réalisation de cet enjeu ne semble pas aujourd’hui hors de portée, compte tenu de la formidable force de frappe de la Francophonie, telle qu’elle est décrite dans le rapport 2022 sur La langue française dans le monde (3). Selon ce document, le français, langue officielle de 29 pays, constitue la cinquième langue de la planète, forte de 321 millions de locuteurs à travers le monde. Il est la quatrième langue d’internet, la troisième pour les échanges économiques, la deuxième pour les médias et les organisations internationales. En 2050, le monde comptera 750 millions de francophones, et 90% de jeunes francophones vivront en Afrique.

« Les chiffres du rapport nous rappellent la nécessité de refonder la Francophonie autour des axes de l’éducation, le co-développement et le respect de la diversité qui constituent à mon avis les conditions sine qua non de l’avènement d’un avenir francophone pacifique et prospère », souligne le Mauricien Jean-Claude de L’Estrac.

Est-ce que c’est cette prise de conscience de l’importance de la Francophonie économique qui a conduit l’OIF à prolonger d’une journée son sommet 2022 à Djerba par un Forum économique, avec pour thèmes la connectivité et la numérique comme moteur de développement ? Il se trouve que le développement du numérique avec davantage de contenus est l’un des projets phares de la secrétaire générale Louise Mushikiwabo, qui vient d’être reconduite à la tête de l’OIF pour un second mandat.

(1)    Francophonie : de Hanoi à Dakar, le pacte brisé, par Jean-Claude de L’Estrac. Editions Le Cherche-Midi, Paris, 2016

(2)    « Entre France et francophonie, le mal entendu », par Michaëlle Jean, in Le Monde diplomatique, novembre 2022

(3)     La langue française dans le monde, 2019-2022, coordonnée par Alexandre Wolff, responsable de l’Observatoire de la langue française. Editions Gallimard/Organisation internationale de la Francophonie, 363 pages, Paris, 2022

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A propos CARMEN FEVILIYE 710 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France