Investir en Afrique – Etienne Giros, président du CIAN : « Nous avons un certain nombre d’atouts : des bons produits, des bons services et des bons prix dans un certain nombre de secteurs »

Etienne Giros, président du CIAN au siège de l'organisation à Paris - Fin de l'interview- @ AAFC
Etienne Giros, président du CIAN au siège de l’organisation à Paris – Fin de l’interview- @ AAFC
“Inciter et aider” les entreprises à s’installer en Afrique est le leitmotiv du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN).  Dans le cadre de l’incontournable Forum Afrique organisé avec le quotidien français  l’Opinion, délégations africaines de haut niveau, entreprises  et  plusieurs autres participants de qualité se sont réunis le 23 juin à Paris autour du thème «L’Afrique entre défis et opportunités», dans un contexte africain de rebond économique qui reste inégal. Une synergie désormais à la hauteur des nouvelles exigences du partenaire africain par ailleurs ouvert à d’autres marchés. Consciente de ses nombreux atouts mais aussi des grands défis à relever, l’Afrique est plus exigeante, elle est courtisée et se montre sans complexe. Comment se positionnent les  investisseurs du CIAN dans cette  nouvelle donne? Etienne Giros, actuel président de l’organisation patronale privée, après huit années aux fonctions de président-délégué, s’est prêté à nos questions. Une interview réalisée le 27 juin au siège parisien du CIAN.

 

AAFC : Que représente le CIAN en Afrique ?

Etienne Giros : Le CIAN regroupe l’essentiel des entreprises françaises, mais pas uniquement, investies en Afrique. Nous avons 160 membres qui réalisent un chiffre d’affaires approximatif de 60 milliards d’euros tous les ans en Afrique. Nous représentons à peu près 80% du secteur privé français.

AAFC :  Un succès pour l’édition 2022 du forum qui s’est tenue le 23 juin à Paris. Est-ce un signe franc de relance des investissements français en Afrique?  

Le forum a réuni plus de 600 participants en présentiel. Nous en sommes très heureux. De plus, sept ou huit délégations africaines de haut niveau ministériel ont pris part au forum, avec un président de la République qui est intervenu. Ce qui montre que des gouvernements évoluent, que l’Afrique va dans le bon sens malgré les difficultés et reste attractive pour les acteurs économiques, politiques ou socio-intellectuels. Nous pensons aussi que le message porté « Défis et opportunités », est bien passé, car il existe certes des difficultés mais elles restent surmontables parce que les fondamentaux et les opportunités sont toujours là. Au CIAN, nous sommes conscients des difficultés en Afrique qui peuvent être relationnelles, de gouvernance, sécuritaire, de santé et d’Etat de droit.

Il existe certes des difficultés mais elles restent surmontables

Nous disons qu’elles n’effacent pas les fondamentaux. Et les fondamentaux, c’est un milliard de plus d’Africains dans trente ans. C’est autant de consommateurs. C’est aussi un continent maintenant totalement ouvert vers l’avenir avec une jeunesse de mieux en mieux formée, une classe d’entrepreneurs de plus en plus efficace et d’autres acteurs mondiaux qui s’intéressent à ce continent, comme les Chinois, les Turcs, les Indiens. C’est favorable et il existe des réponses techniques à des difficultés juridiques et fiscales, par exemple, que l’on peut d’ailleurs rencontrer partout, comme en France. Cela ne doit pas être un frein pour ne pas y aller. C’est cela le message que nous souhaitions passer dans notre forum.

Quelle est la stratégie du CIAN pour saisir ces opportunités ?

Celles qui déterminent la stratégie, ce sont les entreprises qui décident d’investir ou de ne pas investir. Nous, notre rôle est double : c’est de les convaincre et de les aider à y aller, de leur expliquer comment surmonter les difficultés. Et la deuxième chose qu’on peut faire, c’est de plaider leur cause, nos convictions et d’affirmer ce que nous pensons nécessaire d’améliorer dans le contexte général au niveau de l’Union européenne, de la France ou de l’Afrique pour inciter les entreprises à investir plus. C’est cela le CIAN !

Etienne Giros, président du CIAN - Fin de l'interview  au siège de l'organisation à Paris@ AAFC
Etienne Giros, président du CIAN – Fin de l’interview au siège de l’organisation à Paris@ AAFC

VivaTech 2022 a lancé la première édition des AfricaTech awards, une effervescence remarquée sur le continent, une loi pour encadrer les start-up au Congo-Brazzaville pour l’exemple… Le numérique en Afrique, quelle est votre place ?

Le numérique en Afrique est absolument clé et très important. La petite nuance est que le numérique n’est pas une activité. On ne vit pas du numérique, sauf pour maintenir des ordinateurs ou mettre en place des réseaux ou développer des logiciels. Ce n’est pas le numérique qui va faire la croissance de l’Afrique. En revanche, en soi le numérique peut faire gagner un temps précieux au continent africain parce qu’il accélère les phénomènes. Par exemple, quand vous voulez créer une plateforme de distribution de biens, vous vous heurtez au problème que beaucoup de gens ne sont pas bancarisés et n’ont pas toujours des cartes bancaires pour régler.

Le digital en tant que tel n’est pas un métier, mais il peut décupler l’efficacité !

La solution c’est évidemment la numérisation parce qu’on peut alors traiter cette question d’absences de boutiques et d’agences. Deuxième exemple : la médecine. Le système médical en Afrique accuse, en certains endroits, de grands retards. Une des solutions serait de commencer à faire des diagnostics, voire des traitements en digital, à distance. Un tiers ou la moitié des malades pourraient être soignés au téléphone ou avec un écran d’ordinateur. L’efficacité serait ainsi améliorée. Oui, le digital en tant que tel n’est pas un métier, mais il peut décupler l’efficacité !

Dans quels secteurs d’activités retrouve-t-on le plus l’investissement français en Afrique ? 

Il y a 50 ans, je vous aurais répondu probablement dans tous les secteurs. Mais comme l’Afrique s’est ouverte et que de nouveaux acteurs sont arrivés, cette prédominance française en Afrique est terminée. Nous avons un certain nombre d’atouts : des bons produits, des bons services et des bons prix dans un certain nombre de secteurs. Avec la ville durable par exemple, nous avons des compétences en France sur toute la ligne : l’adduction d’eau, le traitement des déchets, l’électrification, l’urbanisation, la création de villes intelligentes et économes,  en éducation, en médecine, en agriculture, en transport et logistique, dans tous les services.

L’Etat de droit est encore perfectible.

En revanche, nous avons perdu une part de marché dans le domaine des mines où subsiste encore des acteurs français mais beaucoup moins qu’il y a 50 ans en dehors du pétrole où nous restons présents. Et beaucoup de banques africaines ont supplanté les banques françaises.

Etienne  Giros, président du Cian - Conférence d'ouverture du Forum Afrique 2022 - @ CIAN -  Retour sur images - https://2022.forum-afrique-cian.fr/forum-2022
Etienne Giros, président du Cian, animant la keynote : Quel modèle économique pour la sécurité sociale en Afrique? Cas de l’IPS Caisse Nationale de Prévoyance Sociale de Côte d’Ivoire. Son interlocuteur est Denis Charles Kouassi, directeur général de l’IPS-  Forum Afrique 2022  @ CIAN – Retour sur images- https://2022.forum-afrique-cian.fr/forum-2022

Concernant le climat des affaires, quelles sont les difficultés auxquelles font face les Français sur le terrain africain ? Quels points du cadre légal et réglementaire à améliorer selon le CIAN?

Ce qui rend quelquefois l’investissement difficile en Afrique, c’est d’abord le sentiment que l’Etat de droit est encore perfectible. L’Etat de droit, c’est la lutte contre la corruption, c’est une administration efficace, une justice prévisible, le respect des contrats. Dans certains pays et dans certains domaines, il y a des progrès à faire dans ce domaine là. Cela peut être un frein. Deuxième chose qui pourrait freiner une entreprise : les infrastructures, celles de base que sont l’électricité et la distribution d’eau pour la population. Ensuite viennent le système des transports (les routes), la diffusion d’Internet et bien d’autres. La plupart des pays africains sont enclavés. Ils n’ont pas accès à la mer. Leurs exportations et leurs importations doivent être livrées aux ports. Il faut donc des infrastructures comme des lignes aériennes, des routes, des chemins de fer. Ce manque peut freiner l’industrialisation des pays.

Quelle approche avec la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ? Concurrence ou opportunité ?

Très clairement « opportunité » puisque l’avantage de la ZLECAf, quand elle sera achevée, consistera à agrandir la taille des marchés. Aujourd’hui il y a des zones et surtout des pays qui ont des tailles de marchés assez petites avec une population comprise entre 1 et 15 millions d’habitants. Ce ne sont pas les gros marchés ! Donc, dans un pays de 2 millions d’habitants, monter une cimenterie ne sera jamais rentable. Mais agrandir la taille des marchés permet de supporter des investissements plus lourds et incite des groupes africains ou étrangers à investir. Donc oui, la ZLECAf est un facteur très positif.

Quelle place réservez-vous au secteur informel africain dans votre stratégie d’investissement ?

Pour les chiffres, le secteur informel c’est en moyenne 50% du produit intérieur brut des pays africains. Et c’est 90% de l’emploi. 90% des gens travaillent dans le secteur informel. Il ne faut pas le critiquer. Le secteur informel n’est d’ailleurs pas si informel que cela. Il est assez organisé. Simplement, il n’entre pas dans les créneaux habituels de la comptabilité, des paiements des impôts, des charges sociales. Le secteur informel rend des services et sans lui les sociétés, socialement, éclateraient car il assure des revenus essentiels ! Donc  dire qu’il faut supprimer le secteur informel, c’est impossible et puis cela n’a pas de sens.

Le secteur informel, il faut vivre avec.

En revanche, il faut des plans assez progressifs pour faire entrer progressivement des entreprises du secteur informel dans le secteur formel et commencer à payer un peu d’impôt, de charges sociales ou de couvertures sociales pour leurs salariés. Mais pas les asphyxier brusquement en leur transférant des charges qu’elles ne pourraient supporter et aussi en leur démontrant que le secteur formel a beaucoup d’avantages, notamment pour le personnel et la manière de travailler. Donc, le secteur informel, il faut vivre avec. D’ailleurs beaucoup d’entreprises du secteur formel utilisent les prestations de ces entreprises du secteur informel pour les petits métiers qu’elles offrent !

"Développement, énergie et protection de la planète : est-ce contradictoire" - Face à Face animée par Bridget Ugwe, chef d'édition Africanews avec  Alain Claude Bilie-By-Nze, ministre de l'Energie et l'Hydraulique du Gabon, Maixent Raoul Ominga, directeur général de la SNPC  au Congo et Saïd Mouline, directeur de l'Agence marocaine pour l'efficacité énergétique@AAFC
“Développement, énergie et protection de la planète : est-ce contradictoire?” Face à Face animé par Bridget Ugwe, chef d’édition Africanews avec Alain Claude Bilie-By-Nze, ministre de l’Energie et de l’Hydraulique du Gabon, Maixent Raoul Ominga, directeur général de la SNPC en République du Congo et Saïd Mouline, directeur de l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique@AAFC

En général vous représentez de grands groupes à qui les Etats africains réservent les plus gros contrats. Envisagez-vous des partenariats avec les PME africaines, de taille plus modeste ?

Première correction que je voudrais apporter : même s’il y en a, le CIAN n’est pas uniquement constitué de grands groupes en Afrique. Nous avons à peu près 1/3 de très grands groupes du CAC 40. Nous avons aussi beaucoup de petites entreprises qui démarrent : des PME, des cabinets d’avocats, des sociétés de service. Mais ceci étant, oui. Vous avez quand même raison, l’historique du CIAN au début révèle des groupes assez importants. Deuxième correction : les grands groupes avaient des contrats, c’était peut-être vrai il y a trente ou quarante ans.

La prédominance française en Afrique est terminée.

Aujourd’hui, la seule manière pour nous de gagner des contrats en Afrique, c’est d’avoir des bons produits et des bons prix. Ce n’est pas parce que nous sommes Français, même si le fait d’être Français et d’avoir une relation assez intime et même affectueuse avec l’Afrique, fait que l’on connait mieux les Africains et comment le système fonctionne. Nous avons une relation qui est facilitée. Et puis il y a l’ex Franc CFA, le futur Eco, le droit Ohada dans la partie francophone.

Il y a la langue …

Il y a la langue ! Il y a l’histoire… Cette proximité peut aider. Mais ce n’est pas suffisant pour avoir des contrats. La seule chose  pour avoir des contrats, c’est les bons prix et les bons produits ! Concernant les PME, nous sommes tout à fait d’accord pour les inviter et nous pensons nécessaire que les investisseurs Français en Afrique s’allient avec des sociétés africaines, des partenaires. Il faut s’appuyer sur les partenaires locaux. Cela fait gagner beaucoup de temps, c’est inclusif et l’image est améliorée.

CIAN - Forum Afrique 2022 - Vue des participants @ CIAN - Retour sur images-https://2022.forum-afrique-cian.fr/forum-2022
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Les Africains souhaitent voir se développer les industries de transformation de matières premières sur place pour booster les emplois. Possibilité ou difficulté pour le CIAN ?

Je dirais nécessité mais difficulté. Nécessité parce qu’il n’est pas rationnel que l’Afrique continue à exporter ses matières premières, qu’elles soient agricoles ou minérales. Qu’elle exporte par exemple du coton et qu’elle importe d’Asie des containers entiers de tee-shirts ! L’Afrique pourrait elle-même fabriquer ses tee-shirts. La vérité est qu’évidemment il faut faire la transformation. C’est là que se trouve la valeur ajoutée, où la richesse se produit. C’est là que la classe moyenne va être créée. Or cela ne se passe pas ou peu.  Il faut rendre certaines régions ou certains pays d’Afrique plus compétitifs. C’est une nécessité aujourd’hui dans le monde ouvert dans lequel nous sommes. Si vous fabriquez un tee-shirt dont le prix de revient est deux fois plus cher qu’un tee-shirt qui arrive dans un container de Chine, vous aurez beau faire la plus belle usine du monde, jamais vous n’en vendrez ! Rendre l’Afrique compétitive, passe par une meilleure formation professionnelle et l’arrivée de jeunes compétents sur le marché du travail et des infrastructures bien sûr car il faut de l’électricité et pas de coupures de courant (qui vous obligent à acheter un générateur qui va augmenter votre prix de revient), des logements, un système de transport à coût abordable.

Il faut s’appuyer sur les partenaires locaux

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Et par ailleurs, un Etat de droit qui va faire que l’Afrique soit aussi bien notée que l’Europe ou les Etats-Unis dans la compétition mondiale de la relation avec les pouvoirs publics. La réponse est oui, c’est une nécessité. Il faut absolument arriver là. C’est le travail de tous (les bailleurs de fonds, l’Etat et le secteur privé) qui améliorera la compétitivité et donc la rentabilité des investissements.

Je cite Ludovic Ngatsé, ministre délégué en charge des Finances et du Budget du Congo-Brazzaville à l’occasion d’une interview accordée à notre Rédaction en août 2020: « Ce qu’on pourrait reprocher aux investisseurs, c’est de rechercher exonérations sur exonérations. On ne peut pas travailler dans un pays et exiger des infrastructures et un cadre, sans vouloir payer les impôts ». Qu’en pensez-vous et qu’en est-il des investisseurs du CIAN ?

Je n’ai pas connaissance que les entreprises françaises cherchent des passe-droits fiscaux. Et même, je pense que l’impôt ne doit pas être plus bas en Afrique qu’ailleurs. D’ailleurs nous n’avons rien à dire sur le niveau de l’impôt, cela est du ressort de la souveraineté des Etats. Mais il faut qu’il s’applique à tout le monde, de la même manière. Pas de passe-droits.

Ludovic Ngatsé : « Nous améliorons le système d’imposition congolais de manière à le rendre attractif et le plus moderne possible »

Nous ne demandons pas d’exonérations, nous demandons l’égalité de traitement.

Dans tous les cas, les entreprises du CIAN n’ont pas de problème à payer leur impôt à condition que celui-ci ne soit pas non plus confiscatoire. C’est une conséquence du poids de l’informel : avec seulement 20% des entreprises qui contribuent au budget de l’Etat par l’impôt, l’assiette est insuffisante. Et donc pour remplir ses fonctions régaliennes, l’Etat est bien obligé de prendre l’impôt là où les entreprises sont déclarées, c’est-à-dire dans le secteur formel. Il a donc tendance à les taxer plus ou à ajouter de nouvelles taxes sur certains secteurs d’activité (télécoms par exemple). Nous ne demandons pas d’exonérations, nous demandons l’égalité de traitement.

Propos recueillis par Carmen Féviliyé

Etienne Giros, président du CIAN et Carmen Féviliyé en fin d'interview au siège de l'organisation à Paris@AAFC
Etienne Giros, président du CIAN et Carmen Féviliyé –  Fin de l’interview au siège de l’organisation à Paris@AAFC
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A propos CARMEN FEVILIYE 672 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France