RDC : enjeux et ambitions du premier producteur mondial de cobalt

Avec 70 % des volumes mis sur le marché mondial, qui proviennent pour l’essentiel des provinces du Haut-Katanga et du Lualaba (sud-est), la République démocratique du Congo (RDC) est le leader incontesté de la production mondiale de cobalt. Ce métal bleu, dont elle concentre plus de 50 % des réserves mondiales, a été hissé au rang de métal stratégique.

Si le marché mondial est très dépendant de la RDC pour son approvisionnement, la filière cobalt congolaise, pour sa part, est dominée par quelques grands producteurs, parmi lesquels figurent des filiales de majors chinois.

Redistribution des cartes

Pendant longtemps, la présence chinoise dans la filière cuivre-cobalt de la RDC s’est limitée à des petites fonderies et à des négociants qui achetaient de l’hétérogénite à des creuseurs artisanaux. Au cours des deux dernières décennies, la demande croissante de cobalt pour la fabrication de batteries, de technologies vertes et autres produits de la transition énergétique s’est traduite par une redistribution des cartes dans la filière cuivre-cobalt congolaise. Amorcé au tournant des années 2000, le mouvement s’est amplifié à partir de 2010, avec d’importants changements de partenariats au sein des sociétés présentes sur le terrain et l’émergence de nouveaux acteurs, en provenance notamment de l’Empire du Milieu.

Les majors chinois

Des poids lourds chinois (des miniers aux fabricants de produits finis, en particulier de batteries, en passant par des sociétés de raffinage) ont pris pied dans le pays, où ils ont renforcé progressivement leurs positions en amont de la chaîne de valeur et dans des unités de transformation, en prenant ou en renforçant leurs participations dans des filiales locales, dont un grand nombre est en partenariat avec la société publique congolaise la Générale des carrières et des mines (Gécamines).

Actuellement la filière cuivre-cobalt est dominée par des groupes chinois.

Actuellement la filière cuivre-cobalt est dominée par des groupes chinois. Parmi la trentaine de compagnies à capitaux chinois opérant dans le pays figurent des fournisseurs mondiaux de cobalt  comme Zhejiang Huayou Cobalt (CDM et Mikas) et Jinchuan group (Ruashi Mining), deuxième producteur mondial de cobalt. On y trouve également des fabricants de machines et d’équipements, telle que la China Railway Group (Sicomines, Comilu) ou des compagnies minières China Molybdenum Co (TFM et Kisanfu), China Nonferrous Metal Mining Company (Huachin, Somidez et CNMC) et China’s Wanbao. D’autres majors, dont Jinchuan group (Ruashi Mining), deuxième producteur mondial de cobalt, Hong Kong Excellen Mining Investment, filiale de Shanghai Putailai, Nanjing Hanrui Cobalt ou Contemporary Amperex Technology (CATL), leader mondial des batteries, détiennent également des participations dans certaines sociétés.

La présence de ces majors chinois dans le capital de sociétés de droit congolais s’explique entre autres par le fait que la Chine est le leader du raffinage de cobalt et de la fabrication de batteries.

La présence de ces majors chinois dans le capital de sociétés de droit congolais s’explique entre autres par le fait que la Chine est le leader du raffinage de cobalt et de la fabrication de batteries. 

Glencore, Eurasian Group et les autres

Bien que de plus en plus nombreuses, les sociétés à capitaux chinois n’occupent pas tout le terrain. Le suisse Glencore, l’un des poids lourds de la production de cobalt, contrôle Kamoto Copper Company (KCC) et Mutanda Mining (Mumi). Les intérêts kazakhs se distinguent par le fait que l’acquisition des actifs miniers est l’œuvre d’un acheteur unique : Eurasian Resources Group qui détient des participations dans Boss Mining et Metalkol RTR) en RDC.

Si elle se singularise par l’absence d’acteur minier majeur, la communauté indienne est néanmoins active dans la filière (Chemaf et Somika). Hormis la Gécamines, l’entreprise publique, et ses filiales, les Congolais, notamment des privés, sont très minoritaires. Le seul à avoir vraiment émergé est Mining Progress.

Redressement de la production

Largement en tête de l’offre mondiale, la production de cobalt métal congolaise s’est affichée à 77 964 tonnes en 2019, selon les données de la Banque centrale congolaise (BCC). Malgré un léger rebond à 85 856 tonnes en 2020, la production n’a pas retrouvé son niveau record de 2018 (111 358 tonnes). Une situation liée à la chute des prix mondiaux du cobalt, qui sont passés de 95 000 dollars la tonne en 2018 à 30 000 $ en juin 2019, suivie, en 2020, par la Covid-19, la pandémie qui a entraîné un affaissement de la demande mondiale et un nouveau recul des cours au premier semestre. Conséquences : Mumi, filiale du Suisse Glencore, a suspendu ses activités, d’autres sociétés ont mis en maintenance leurs usines ou reporté des projets d’exploitation ou d’extension de leurs capacités de production.

L’année 2021 a débuté sous de meilleurs auspices, avec une légère remontée des prix. Selon un rapport du ministère des Mines, les ventes de cobalt du 1er semestre 2021 ont atteint 44 654 tonnes, soit une hausse de 15 % par rapport à la même période en 2020.

L’ensemble des sociétés à capitaux chinois assurait plus de la moitié de la production.

Le top 5 des producteurs

En 2017, cinq compagnies produisaient l’essentiel du cobalt métal congolais : KCC et Mumi (Glencore), Ruashi Mining (Jinchuan), CDM (Zhejiang Huayou) et Boss Mining (Erg). En 2019, outre les deux filiales de Glencore, toujours en tête, TFM (CMOC) prenait la troisième place, devant Chemaf et CDM. En 2020, les cinq premiers producteurs étaient KCC, TFM (CMOC), Metalkol, Somidez (CNMC) et STL (Gécamines). Mais l’ensemble des sociétés à capitaux chinois assurait plus de la moitié de la production.

Avec la reprise des activités de Mumi en 2022, Glencore devrait garder sa place de leader. Dans les cinq ans à venir, la filière pourrait connaître de nouvelles évolutions, avec l’entrée en production de nouvelles mines et unités de transformation. Une modification qui devrait profiter aux filiales chinoises dont le poids dans la production et la transformation deviendra prépondérant. Reste que la Chine contrôle déjà la filière congolaise, plus de 80 % du cobalt métal congolais lui étant destiné.

La production de cobalt de la RDC provient essentiellement des provinces du Haut-Katanga et du Lualaba (sud-est du pays)

Un cobalt éthique

L’adoption en 2018 du code minier révisé a imposé de nouvelles règles du jeu, en mettant notamment l’accent sur la transparence et la bonne gouvernance du secteur ainsi que sur la prise en compte du contenu local, des questions environnementales et sociales. Les mines doivent permettre le développement du pays et bénéficier aux populations congolaises.

Dans la filière cobalt, l’une des applications de ce code a porté sur le secteur artisanal dont les quelque 200 000 artisans creuseurs, parmi lesquels figurent des enfants, assurent 20 % de la production de cobalt du pays. Une situation qui a déclenché une vague de protestations et de plaintes, au niveau mondial, contre Apple, Microsoft, Alphabet, la maison-mère de Google, Dell et Tesla, et, directement en RDC, contre Glencore, Jinchuan ainsi que des fondeurs et négociants chinois, qui se fournissent auprès des creuseurs.

Quelque 200 000 artisans creuseurs, parmi lesquels figurent des enfants, assurent 20 % de la production de cobalt du pays.

Couplant les exigences de gouvernance, de responsabilités sociétales et environnementales des entreprises, des mesures en faveur d’un cobalt éthique ont été prises en RDC dont l’institution de l’Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques et l’octroi du monopole d’achat du cobalt artisanal à l’Entreprise générale de Cobalt (EGC), filiale à 100% de la Gécamines, lancée fin mars 2021. Elles visent à lutter contre le travail des enfants, assainir la chaîne de production et d’approvisionnement du cobalt artisanal, structurer le secteur et assurer de bonnes conditions de travail et de rémunération aux artisans.

Par ailleurs, des compagnies comme Glencore et Huayou Cobalt, co-fondatrices de la Fair Cobalt Alliance (FCA), se sont engagées à professionnaliser l’exploitation minière artisanale et à petite échelle en RDC. à s’assurer que plus aucun enfant ne travaillera dans ces mines et que tous seront scolarisés et à promouvoir d’autres sources de revenus pour les artisans.

Quelles perspectives ?

En raison du marché des véhicules électriques qui est appelé à se développer fortement, la demande mondiale en cobalt devrait passer de 136 100 tonnes en 2020 à 280 000 tonnes en 2030, selon Brian Ziswa, analyste principal de Roskill. Toutefois, les prix ne devraient pas exploser. En outre, deux facteurs sont à prendre en compte. Primo, la politique de recyclage des batteries, qui se développe dans les pays industrialisés, en particulier en Europe et en Amérique du nord. Par ailleurs, la recherche-développement (R&D) chez les fabricants de batteries évolue en permanence. La tendance est à la diminution de la part du cobalt dans les cathodes NMC (nickel, cobalt, manganèse) qui est passée de 30 % (NMC523) à 20% (NMC622) et 10 % (NMC811). Les travaux de R&D en cours s’efforcent de ramener ce pourcentage à 5% (NMC955).

La tendance est à la diminution de la part du cobalt dans les cathodes NMC (nickel, cobalt, manganèse) qui est passée de 30 % (NMC523) à 20% (NMC622) et 10 % (NMC811).

En effet, si la recherche-développement est une constante de toutes les entreprises, elle prend une dimension particulière dans le cas du cobalt, dont l’approvisionnement dépend en grande partie de la RDC, premier producteur mondial, de loin, de ce métal. D’où la nécessité pour les constructeurs de batteries de rechercher de nouvelles technologies, pour minimiser les risques de dépendance à l’égard d’un seul pays.

Par ailleurs, pour sécuriser et renforcer leur approvisionnement en cobalt, les majors chinois, raffineurs de cobalt et fabricants de produits finis, en particulier de batteries, ont établi plusieurs voies : augmentation des prises de participations dans des filiales congolaises, et pré-achats de cobalt, qui peuvent se faire avec 4 à 5 ans d’avance avec signature d’accords bien bouclés…

La RDC, futur fabricant de précurseurs de matériaux de cathodes ?

La RDC, pour sa part, souhaite augmenter sa propre production de cobalt. Outre ses gisements développés en partenariat avec des sociétés étrangères, la Gécamines devrait voir sa production et ses exportations augmenter, via l’achat du cobalt artisanal par sa filiale EGC qui devrait débuter en janvier 2022, et les contrats de partage de production qu’elle a commencé à établir avec des partenaires.

Mais la RDC veut également développer davantage la transformation locale. Actuellement, les produits issus du raffinage sont principalement des concentrés de cobalt (moins de 10 % de cobalt), des sels et des hydroxydes de cobalt (33-35 % de Co). Or, selon une étude de BloombergNEF, commandée par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) et diverses institutions africaines, la RDC peut miser sur ses ressources minières en particulier de cobalt et son énergie hydroélectrique, pour devenir un producteur, à faible coût et à faibles émissions, de précurseurs de cathodes de batteries lithium-ion NMC. L’étude précise que la construction d’une usine de précurseurs de cathodes de 10 000 tonnes en RDC nécessiterait une enveloppe de 39 millions de dollars. Soit un coût beaucoup moins élevé que celui d’une usine similaire aux États-Unis (120 millions de dollars), en Chine (112 millions $) ou en Pologne (65 millions $).

Selon une étude de BloombergNEF, la RDC peut miser sur ses ressources en cobalt et son énergie hydroélectrique, pour devenir un producteur, à faible coût et à faibles émissions, de précurseurs de matériaux de cathodes de batteries lithium-ion NMC.

Lors du DRC-Africa Business Forum, organisé à Kinshasa les 24 et 25 novembre 2021, par le ministère congolais de l’Industrie et la CEA, qui a vu la participation de la Banque africaine de développement, d’Afreximbank, d’Africa Finance Corporation, de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique, de la Facilité africaine de soutien juridique et du Pacte mondial des Nations unies, des engagements ont été pris par plusieurs participants en faveur de l’instauration d’un DRC Battery Council (DBC), qui sera créé ultérieurement par ordonnance présidentielle. Ce partenariat public-privé est destiné à attirer les investissements en Afrique et particulièrement en RDC, et à piloter la politique gouvernementale pour le développement d’une chaîne de valeur régionale autour de l’industrie des batteries électriques, du marché des véhicules électriques et des énergies propres. Reste à formaliser les engagements et à concrétiser les annonces.

Makanisi

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A propos CARMEN FEVILIYE 672 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France