Saison Africa 2020 : soft power et reconstruction des imaginaires

Deborah Leter est doctorante en anthropologie culturelle à l’université de New-York (CUNY), elle analyse pour Africultures, le discours porté par la Saison Africa 2020 qui s’est déroulée en 2021, suite à la pandémie du covid.   

La Saison Africa 2020, projet panafricain mettant en lumière des productions artistiques africaines contemporaines en France, fut annoncée par Emmanuel Macron lors d’un discours à Ouagadougou en 2017. Regarder et comprendre le monde d’un point de vue africain : tel est, mot pour mot, l’intention principale de cette Saison. La Saison Africa 2020 a organisé des événements en ligne avant de pouvoir ouvrir ses portes au public au mois de mai 2021, avec 450 projets (expositions, performances, et autre) labelisés à travers la France métropolitaine et d’outre-mer.

Soutenue par l’Institut Français, l’Agence française de développement, et le Conseil présidentiel pour l’Afrique, la Saison Africa 2020 est une initiative gouvernementale qui cherche à bousculer les imaginaires des français et élargir leur perception du continent africain. Des objectifs importants, nécessaires pour combler les lacunes de la population française en ce qui concerne sa compréhension historique et contemporaine de l’Afrique, et à démanteler la mentalité coloniale. Néanmoins, le spectre du soft power se fait ressentir dans les propos fondateurs de la Saison, qui laissent entrevoir les ambitions stratégiques et politiques de la France en Afrique.

Que veut dire Emmanuel Macron lorsqu’il affirme vouloir construire un « imaginaire commun » entre la France et l’Afrique à travers la Saison Africa 2020 ? Quelles imaginaires cette Saison tente-elle de véhiculer ?

Contextualiser la Saison Africa 2020

La Saison Africa 2020 s’inscrit dans un discours politique de reconceptualisation des relations entre la France et l’Afrique qui se décline en plusieurs étapes majeures durant le quinquennat d’Emmanuel Macron, défenseur ardent de la Francophonie. Les initiatives du président comprennent notamment la commission d’un rapport sur la restitution des œuvres d’art, produit par Bénédicte Savoy et Felwine Sarr en 2018, et le Sommet France-Afrique de Montpellier d’octobre 2021, qui accueillera des représentants de la société civile africaine (et non des chefs d’Etats) afin d’envisager un « imaginaire commun » entre la France et les 54 pays du continent africain.

Cet « imaginaire commun » renverrait à une relation projetée dans le futur plutôt que définie par les douleurs du passé. Emmanuel Macron le décrit de la manière suivante lors de son allocution à Ouagadougou, essentielle pour comprendre la genèse de la saison : « Nous souffrons d’un imaginaire qui nous enferme, dans nos conflits, parfois dans nos traumatismes ». Dépasser les conflits et traumatismes afin de faire advenir une nouvelle ère de relations entre la France et l’Afrique est nécessaire pour que la France s’affirme à nouveau en Afrique là où sa présence est contestée. L’art, et le monde de la culture plus généralement, servent de vecteur à ce projet.

Cherchant à distancier la Saison Africa 2020 des stratégies politiques du gouvernement français, la commissaire de la Saison, N’Goné Fall, distingue celle-ci du projet des restitutions des œuvres d’art dans un entretien au Point Afrique. Pourtant, Emmanuel Macron semble placer ces initiatives dans une même lignée pendant son discours à Ouagadougou lorsqu’il affirme vouloir construire une « nouvelle relation d’amitié » avec l’Afrique autour de la culture, et spécifiquement la Saison Africa 2020 et la restitution du patrimoine africain se trouvant en France. Alors que le rapport sur la restitution concerne en effet les anciennes colonies françaises, la saison (tout comme le Sommet France-Afrique qui aura lieu à l’automne) englobe tout le continent, s’écartant donc de l’équation France – Afrique francophone.

Le message est clair : la France ne souhaite pas être limitée par le passé douloureux qu’elle partage avec ses anciennes colonies, mais se veut l’allié principal de l’Afrique entière, souhaite briller là où son néo-colonialisme se ressent moins.

Élargir les imaginaires

La Saison Africa 2020 cherche à déconstruire et élargir les imaginaires que les français portent sur l’Afrique en les exposant à des productions artistiques contemporaines, mais aussi aux traditions et innovations scientifiques, culinaires, technologiques, et entrepreneuriales du continent. L’on comprend l’exaspération très justifiée de N’Goné Fall lors d’un entretien avec France Culture, lors duquel elle exprime souhaiter mettre fin aux rapports de domination promulgués par les institutions françaises culturelles, qui bien trop souvent parlent pour et à la place du continent africain. Il s’agit ici plutôt, pour la commissaire de la saison, d’un réel travail de collaboration entre artistes et institutions en Afrique et en France.

©Maonghe M.

Comment concrètement bousculer et élargir les imaginaires ? De nombreuses initiatives labellisées cherchent à faire un réel travail de déconstruction des savoirs eurocentrés et de réapprentissage, ancré dans les récits d’artistes africains. Prenons un exemple. L’exposition Rhizomes à la base sous-marine de Bordeaux regroupe des œuvres d’artistes issus du continent africain et de la diaspora pour questionner les récits eurocentrés de l’Afrique et pour examiner le rôle des nouvelles technologies dans la construction de futurs postcoloniaux. Des médiateurs culturels accompagnent les visiteurs de l’exposition afin de contextualiser les œuvres et entrer en dialogue avec le spectateur. Comme l’explique Léa Capdevielle, une des médiatrices culturelles de l’exposition, celle-ci « invite à écouter et à déplacer le regard ». Les œuvres et leur mise en scène, guidée notamment par cette médiation, poussent à être à l’écoute de la subjectivité des créations, plutôt que de projeter une connaissance ou autorité supposée sur l’expérience coloniale et post-coloniale des artistes africains.

Pur symbolisme ? 

Les événements de la Saison Africa 2020 abordent des thèmes variés et ne s’enferment aucunement dans l’histoire ou l’héritage colonial. Néanmoins, il est important de remarquer que plusieurs œuvres et expositions sont critiques des récits eurocentrés de l’expérience coloniale, cherchant à mettre en lumière l’importance des mémoires pluriellessujet sensible en France où prévaut plutôt la notion de récit national. Ces thématiques sont centrales notamment dans la mise en scène théâtrale de Traces : Discours aux nations africaines, un texte de l’économiste, écrivain et musicien sénégalais Felwine Sarr, montée au Lieu Unique à Nantes et à la Maison de la Culture de Bobigny, ou dans l’exposition Ce qui s’oublie et ce qui reste au Musée national de l’histoire de l’immigration à Paris.

crédit : Deborah Leter

Comment appréhender ce regard critique, inhérent à de nombreuses œuvres et expositions de la saison africaine, dans le contexte sociopolitique français d’aujourd’hui où ce même regard critique est bien trop souvent caractérisé comme menaçant ?

Les contradictions parsèment la Saison. Par exemple, l’impressionnante exposition Ex-Africa, qui illustre comment une trentaine d’artistes contemporains d’Afrique et d’Occident ont trouvé inspiration dans l’art africain dit « classique », questionne l’exhibition de masques africains volés dans les musées européens, mais se déroule paradoxalement au Musée du Quai Branly, connu pour sa large collection d’œuvres pillées lors de la colonisation française. La contribution du musée du Quai Branly dans les pratiques fustigées au cours de cette exposition n’y est pourtant pas abordée.

Un film de l’artiste franco-algérien Kader Attia, où sont interviewé plusieurs chercheurs sur la restitution des œuvres d’arts, occupe une place centrale dans cette exposition. En visionnant le film, le public se trouve encerclé par des masques africains supposément volés, créant un effet déstabilisant qui pousse à une réelle remise en question de leur place dans les musées français. Radicale pour un musée des civilisations non-européennes, cette exposition a-t-elle pour objectif de changer l’éthos du musée au-delà de la Saison Africa 2020, ou est-elle purement symbolique ? Quelle est la signification réelle de cette exposition lorsque, à l’étage d’au-dessus, l’exhibition anthropologique d’objets africains perdure ?

crédit : Deborah Leter

Soft power ?

On ne peut décontextualiser la Saison Africa 2020 de son lieu de naissance discursif : l’allocution d’Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017. Un discours où il affirme qu’il « n’y a plus de politique africaine de la France » tout en énonçant clairement les éléments d’une politique africaine de la France. La culture et l’art deviennent des terrains politique pour la construction d’une nouvelle ère française en Afrique, mené notamment par l’Institut Français, responsable de la promotion de la culture française et des échanges culturels à l’international.

Il importe d’adopter un regard critique sur cette saison qui ne mettrait pas nécessairement en question le contenu de ses événements et expositions, ni son importance symbolique pour un public français et africain, mais qui l’appréhenderait dans le cadre politique, social, et historique dans lequel elle s’inscrit.

Valoriser la création africaine en France tout en continuant une démarche néocoloniale en Afrique, en stigmatisant les chercheurs qui poussent pour une réelle reconnaissance sociale des diverses manifestations de l’héritage colonial en France, et en renforçant une politique migratoire discriminatoire envers les ressortissants de pays africains, nous conduit à témoigner d’un gouffre entre les discours émanant de la Saison Africa 2020 et la réalité socio-politique sur le terrain en France tout comme en Afrique.

Deborah Leter

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A propos CARMEN FEVILIYE 560 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France