Jean-Pierre Ngoma : « A cause de préjugés, certains candidats de l’opposition n’ont pas souhaité se prêter à la couverture médiatique »

Jean-Pierre Ngoma, vice-président du CSLC @jean-Pierre Ngoma
Jean-Pierre Ngoma, vice-président du CSLC @jean-Pierre Ngoma

CONGO – Le vice-président du Conseil supérieur de la liberté et de la communication (CSLC) s’est confié à AAFC pour expliquer pourquoi les candidats de l’opposition et leurs soutiens n’ont pas été visibles dans les programmes de radio et de télévision publiques pendant la campagne présidentielle du 21 mars. Il démontre que certains acteurs politiques de l’opposition auraient choisi de « jouer à la politique de la chaise vide » à cause de « préjugés »,  “refusant de participer aux tribunes”, mettant ainsi à mal le principe d’équité. Dans cette rétrospective  de la gestion de la campagne présidentielle par le CSLC, Jean-Pierre Ngoma dénonce cette attitude qu’il qualifie de volontaire.  

Propos recueillis par Carmen Féviliyé / @FeeFeviliye

AAFC : Le CSLC est un organe constitutionnel, une autorité administrative, indépendante, chargée de veiller au bon exercice de la liberté de l’information et de la communication. Au regard de votre rôle et de vos missions, quel bilan faites-vous des élections qui viennent de se dérouler dans votre pays?

Jean-Pierre Ngoma : Merci de m’associer à ce besoin de porter les informations à votre cible, car nous communiquons généralement pour faire connaître l’institution. Nous avons fait face à un rendez-vous majeur: la présidentielle du 21 mars 2021. Je crois que nous avons réussi le pari de réguler les médias publics et privés dans un contexte socio-sanitaire particulièrement difficile sur le plan national et international. Notre action a porté sur le contrôle du contenu de la production des medias et du discours de la classe politique sur l’importance du rendez-vous des élections que nous voulions apaisées, non porteuses de germes de conflits. Nous avons mené un travail de fond en apportant cette information aux acteurs de l’opposition et de la majorité, qui sont producteurs du discours politique relayé par la presse écrite et les médias audiovisuels. De même sur le terrain, nous pouvons dire que nous avons atteint nos objectifs : nous avons beaucoup communiqué, nous avons rencontré les professionnels des médias de Brazzaville, de Pointe-Noire et de l’ensemble du territoire pour porter le message du professionnalisme dans le traitement et la couverture de l’élection présidentielle.  Nous avons, à mon avis, réussi un challenge car les médias n’ont tenu aucun discours, contraire à l’unité, qui pouvait inquiéter l’opinion congolaise.

Vos concitoyens n’ont pas eu droit aux débats contradictoires entre les candidats. Un rendez-vous pourtant très attendu dans le jeu démocratique. Pourquoi ?

C’est le reproche que nous avons fait aux médias cette année.  Il y a eu une absence totale des débats contradictoires. Si nous faisons une comparaison avec 2021, pour moi, trois choses expliqueraient cela. La première se placerait au niveau de la créativité des animateurs des médias. La deuxième serait que nous avons eu d’autres animateurs avec une vision différente. La troisième chose qui pourrait expliquer cela, c’est la prédisposition des acteurs impliqués qui ne s’accommodent toujours pas à un tel exercice. Si cela, comme vous le dites, est une exigence du jeu démocratique, nous ne pouvons, malheureusement, à notre niveau l’imposer aux différents candidats en lice. Nous, nous orientons, nous conseillons cette approche au niveau des médias. Notre souhait serait que ces genres de débats  soient organisés au niveau des médias retenus pour la couverture de l’élection présidentielle. C’est une façon de faire que nous déplorons et je crois que les hommes politiques ne sont pas encore prêts à la confrontation des idées.

Pourtant, la démocratie, c’est le débat…

La démocratie, c’est bien le débat. Evidemment, il y’a eu quelques exceptions avec une télévision privée qui nous a proposé quelques émissions dans ce sens. C’est du reste ce qui semble particulariser ce média qui a organisé, il faut le reconnaître, un certain nombre de débats contradictoires avant et après l’élection présidentielle, et même pendant la campagne électorale. Lorsque nous parlons de pluralisme dans l’audiovisuel public, nous faisons aussi allusion à la richesse et à la diversité des programmes dans les grilles de chaînes de télévision et de radio. Nous aurions, bien évidemment, souhaité voir les débats contradictoires organisés surtout par les medias audiovisuels publics. Ce qui malheureusement n’a pas été le cas pour la présidentielle de 2021. Je relève encore la réserve et les préjugés de certains acteurs politiques qui, pour des raisons que nous ignorons, ne se montrent pas suffisamment tournés aux offres et propositions de la seule chaine publique qu’est la télévision congolaise. Nous disons que c’est une mauvaise manière de voir le jeu démocratique et cela engage, à mon avis, la responsabilité de l’ensemble de la classe politique, toute tendance confondue.

Les hommes politiques ne sont pas encore prêts à la confrontation des idées

Au final, quelle appréciation pourriez-vous faire de la couverture médiatique des élections ?

Ce n’est pas comme dans les autres démocraties où les entreprises de presse mettent à la disposition des candidats des équipes fixes de reportage et une répartition équitable du temps d’antenne. La couverture médiatique s’est faite, disons le, à la « demande », je dirais même « à la carte » et ce, en fonction, à la fois, de la logistique mobilisée et de la disponibilité des équipes de reportage. Ce qui fait que nous ne pouvions malheureusement assister à une couverture médiatique équitable comme nous l’aurions souhaité. Nonobstant ces quelques faiblesses, nous pouvons affirmer que la couverture médiatique a été effective même si tous les candidats n’ont pas bénéficié du même niveau de couverture. Il y’a également une explication à cela.

Pourtant vous avez pour mission de répartir le temps d’antenne et de veiller à un accès équitable à l’espace audiovisuel. Pourrait-on conclure au non-respect du principe d’équité ?

C’est un principe que nous avons présenté aux principaux animateurs des médias. Nous avons eu des séances de travail à quelques semaines avant le début de la campagne. Nous avons insisté sur le fait que les organes de presse avaient l’obligation de respecter ce principe cardinal de l’égalité et de l’accès équitable dans les medias publics. Un principe qui a été difficilement appliqué au regard du profil et des pratiques politiques des candidats en lice. A cause de certains préjugés, certains candidats n’ont pas souhaité se prêter à la couverture médiatique de telle ou telle chaîne de télévision. Une chose est vraie : le candidat Denis Sassou N’Guesso a été plus actif sur le terrain, occupant le vide, d’où le constat de  sa plus grande visibilité dans les médias. Les autres ont joué à la politique de la chaise vide. Quand les candidats n’ont rien à offrir aux médias, alors les médias consomment les produits de celui qui a à offrir.

Le président du Conseil, Philippe Mvouo, avait déploré ce fait. Comment expliquez-vous cela ? Serait-ce une méconnaissance des pratiques de la démocratie ?

Comme je l’ai mentionné, nous avons rencontré les professionnels des médias, l’ensemble des groupements des partis politiques de l’opposition et les représentants de la majorité présidentielle. Nous les avons sensibilisé et leur avons apporté la garantie d’une couverture équitable des médias publics. Après, ce n’était pas au Conseil de les conduire à la télévision ou à la radio ! C’était à eux de le faire. Sont-ils animés de la volonté de faire usage des médias classiques ? Nous avons eu à faire à des candidats qui ont volontairement fait le choix des véhicules médiatiques que sont les réseaux sociaux en lieu et place des medias traditionnels que sont la télévision et la radio. Il y ’a donc eu comme un vide. Le président du Conseil, monsieur Philippe Mvouo, avait raison de le déplorer  parce que les acteurs de l’opposition ont pratiquement refusé d’occuper les espaces qui leur étaient réservés. Avant l’ouverture de la campagne, nous avions pourtant réuni les représentants des sept candidats pour un tirage au sort déterminant l’ordre de passage des messages des candidats dans les medias retenus.

A cause de certains préjugés, certains candidats n’ont pas souhaité se prêter à la couverture médiatique de telle ou telle chaîne de télévision

N’était-ce pas une réticence envers Télé Congo considérée comme une chaîne au service du pouvoir en place ?

Je parlerais plutôt de préjugés à la place de réticence. Pendant la régulation, nous avons déployé des délégués dans l’ensemble des départements du pays. Ils  ont travaillé avec les animateurs des médias. Nous avons ainsi interpellé les animateurs de ces différents médias sur ce qu’ils avaient l’obligation de garantir à tous les candidats les mêmes chances d’accès. Du compte-rendu qui nous a été fait, il est ressorti le constat selon lequel  ils ont dû faire face à un refus catégorique de certains candidats d’utiliser leur canal à cause des préjugés venant malheureusement des candidats eux-mêmes.

Comment les faire tomber, ces préjugés ?

La rencontre avec les acteurs politiques a révélé qu’ils semblaient eux-mêmes responsables de ces préjugés sur les medias publics qu’ils accusent d’être inféodés au pouvoir en place. C’est plus une question de l’offre et de la demande. Pendant les rencontres avec les acteurs politiques, nous leur avons démontré qu’ils étaient seuls responsables de leur absence ou rareté dans les medias publics parce qu’en réalité, ils n’avaient rien à offrir en terme de vision perspective sur le pays. On parlerait même de « désert informationnel » de la part des animateurs des partis de l’opposition. Non pas parce que les médias ne les ont pas consultés, mais simplement parce qu’il y’a refus catégorique de leur part à participer aux tribunes et autres activités organisées par les medias. Certains nous ont clairement dit : « Vous voulez que je vienne à votre télévision ? Feriez-vous passer ce que je vais dire ? ». Voilà par exemple l’état d’esprit qui limite, entre autre, leur présence sur les plateaux de la télévision nationale congolaise.

Des difficultés pour financer leur communication pourraient encore expliquer leur absence ou rareté dans les médias. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai, mais pas suffisant même s’il y a quelques rares programmes qui nécessitent un minimum de paiement. Par contre, il existe, pour le cas de la télévision nationale congolaise, une bonne partie des programmes qui ne nécessitent pas une contrepartie financière. C’est le cas du journal télévisé. Et il faut comprendre que lorsqu’on est convié à un débat contradictoire ou à une émission à la télévision, c’est généralement gratuit. Dans tout cela, je crois que c’est une question de culture démocratique, surtout de préjugés ancrés dans la manière de voir et de concevoir la télévision et la radio publique, par les acteurs politiques. Je crois qu’ils doivent se surpasser et faire le nécessaire pour sortir de ces préjugés sinon, nous constaterons toujours cette disparité entre les principaux animateurs de notre classe politique.

Quels sont les programmes payants de Télé Congo ?

C’est la publicité, les pages magazines diffusées avant et après le grand rendez-vous de 20h. Il y a également les programmes promotionnels qui sont diffusés aussitôt après le journal télévisé.

Vous convenez que ce déséquilibre entre les candidats pourrait se trouver dans ce que vous avancez …

Pendant la campagne, nous demandons généralement aux animateurs des médias de garantir un accès équitable et gratuit dans les medias. Alors, il ne saurait y avoir de déséquilibre.

Même dans les plages que vous venez de décrire ? C’est aussi la faute à l’argent qui manque ?

Ces tranches d’émissions restent payantes, malheureusement. En réalité la première cible de l’acteur politique, c’est le journal télévisé ! Et il n’y a pas à débourser d’argent ! Le passage au journal télévisé est gratuit !

Le candidat Denis Sassou N’Guesso a été plus actif sur le terrain, occupant le vide, d’où le constat de  sa plus grande visibilité dans les médias

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

La principale difficulté a été celle de la mobilisation des moyens de travail. Le Conseil ne dispose pas d’un dispositif technique de monitoring. Il s’agit de disposer d’une grande salle équipée dans laquelle les acteurs du Conseil assureraient le monitoring de l’élection présidentielle. Une difficulté majeure pour assurer une régulation efficiente et réelle. Nous souffrons également d’un manque de financement. Les fonds attendus pour le déploiement de nos équipes à l’intérieur du pays ne sont pas toujours débloqués à temps. C’est un problème qui touche à la qualité de la régularisation parce que nous manquons une bonne partie de la campagne électorale, pour nous consacrer qu’aux trois ou quatre derniers jours de fin de campagne. Il y’a encore l’éloignement de  localités comme la Likouala où les délégués du Conseil ont pris trois jours pour n’arriver à Impfondo que la veille de la fin de campagne.

C’est un problème réel qui s’ajoute au fait qu’acteurs politiques et médias ne respectent pas toujours les orientations du Conseil et se lancent, pour les acteurs politiques, dans une sorte de « campagnes déguisées ou précoces ». Ce qui est contraire aux dispositions réglementaires. Là encore, le Conseil avait communiqué. Il y a là implicitement, non respect des directives de l’organe de régulation.

Nous avons eu à faire à des candidats qui ont volontairement fait le choix des véhicules médiatiques que sont les réseaux sociaux

Que faites-vous face à des cas de campagne précoce, comme observé ?

Nous ne sommes pas les seuls acteurs du contrôle de la loi. Notre champ d’action à nous, c’est d’attirer l’attention sur les délais de début et de fin de campagne. En cas de campagne précoce, la responsabilité incombe aussi bien au ministère de l’Intérieur dont la mission est de faire appliquer la loi électorale à la municipalité qui accorde les autorisations nécessaires au déploiement des banderoles et autres supports. Ceux-là doivent comprendre qu’il y a une loi qui interdit le déploiement avant le jour indiqué du démarrage de la campagne électorale. Tous ces acteurs doivent comprendre et connaître les dispositions régaliennes pour que chacun, à quelque niveau que ce soit, puisse jouer son rôle.

Le Conseil ne dispose pas d’un dispositif technique de monitoring, une difficulté majeure pour assurer une régulation efficiente et réelle

Quelles leçons tirez-vous pour les prochaines élections ?

 Nous sommes encore à cinq ans du prochain rendez-vous. Pour les cinq années à venir, nous aurions souhaité régler un certain nombre de prérequis au niveau de l’organe de régulation, comme la nécessité et l’urgence de disposer d’un monitoring. Cet important outil de travail devrait nous permettre de mieux envisager les élections à venir. Nous proposerons donc l’inscription de son acquisition au budget de l’Etat. Nous souhaitons également que les promoteurs des radios et télévisions mettent du sérieux dans leurs structures de communication. Ils doivent, à mon humble avis, réunir le strict minimum lorsqu’il s’agit de monter un projet de création d’une entreprise de presse dont il nous faut renforcer la législation. Cela nous éviterait de voir, par exemple, une « télévision » dans un recoin avec comme personnel un seul agent et de surcroît,  non journaliste.  Il faut qu’on en finisse avec ces mauvaises pratiques d’exercice de la profession. Les privés qui veulent se lancer doivent faire preuve de professionnalisme pour qu’au finish, nous ayons, à l’intérieur du pays, des radios et des télévisions dignes de ce nom.

Jean-Pierre Ngoma, vice-président du CSLC @jean-Pierre Ngoma
Jean-Pierre Ngoma, vice-président du CSLC @jean-Pierre Ngoma

Formé dans la pure tradition allemande, Jean-Pierre Ngoma a été, à la télévision congolaise « le » chroniqueur économique  puis directeur de l’Information.  Expert en communication institutionnelle, c’est comme consultant en communication qu’il intègre le cabinet du chef de l’Etat avant son mandat actuel de vice-président du CSLC.

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A propos CARMEN FEVILIYE 567 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France