Dérives sectaires en France – Marlène Schiappa : « Les sectes aujourd’hui, ce n’est plus seulement le Temple solaire, mais 500 petits groupes »

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La ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, dévoile dans un entretien à « l’Obs » le contenu d’une note qui s’alarme des nouvelles dérives sectaires sur fond de pandémie.

Vous avez lancé il y a quelques mois une mission d’étude sur l’émergence de nouveaux groupes sectaires. Qu’est-ce qui vous a poussée à le faire, et que montre cette étude ?

Le président de la République a souhaité que la lutte contre les dérives sectaires soit portée politiquement par un ministre, en l’occurrence moi. Depuis mon arrivée, j’ai dialogué avec des experts et lu les enquêtes de journalistes dont je salue le travail : sur l’Eglise de Philadelphie qui aurait été créée par la mère de Xavier Dupont de Ligonnès, sur la Famille, cette secte endogame à Paris… J’ai demandé à la police, à la gendarmerie et à la Mission interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives sectaires (Miviludes) d’établir un état des lieux. Il montre que les sectes, aujourd’hui, ce n’est plus ou plus seulement Charles Manson, l’Eglise de Scientologie ou le Temple solaire, mais beaucoup de petits groupes. On en dénombre 500 en France, soit 140 000 personnes dont 90 000 enfants et adolescents. Cela concerne toutes les classes sociales. Les femmes, plus souvent en situation de précarité ou victimes de prédations sexuelles, sont particulièrement touchées.

Quels sont les secteurs concernés ?

Sur la seule année 2020, la Miviludes a reçu 3 000 signalements, dont 700 ont été évalués comme sérieux : 40 % concernent des questions de santé, de bien-être ou de médecine alternative ; 25 %, des mouvements religieux, avec un regain des courants apocalyptiques… Parmi les nouvelles tendances, on peut citer les stages de jeûne extrême, comme ceux prescrits par l’Australienne Ellen Greve qui considère qu’à un certain stade on peut se nourrir uniquement d’air et de lumière – cela a fait l’objet de trois signalements en France. Une personnalité a fait l’objet à elle seule de 600 saisines. C’est Thierry Casasnovas, un théoricien du crudivorisme (consistant à se nourrir uniquement d’aliments crus), qui diffuse des thèses complotistes et a une large audience sur les réseaux sociaux. Il fait l’objet d’une enquête pour mise en danger de la vie d’autrui.

Défenseur du crudivorisme, Thierry Casasnovas fait l’objet d’une enquête pour mise en danger de la vie d’autrui. (CAPTURE YOUTUBE)

Défenseur du crudivorisme, Thierry Casasnovas fait l’objet d’une enquête pour mise en danger de la vie d’autrui. (CAPTURE YOUTUBE)
Tous ces pseudothérapeutes se fondent sur trois idées principales : l’approche médicale ne prend pas en compte l’humain dans son ensemble ; la santé publique est sous l’influence de l’industrie pharmaceutique ; toutes les solutions sont à trouver dans la nature ou en soi… Ces idées peuvent se discuter, mais ils les détournent à des fins malveillantes. On voit aussi des stages survivalistes se développer autour de l’idée de la collapsologie, de l’effondrement imminent de la planète. L’homme qui a tué trois gendarmes dans le Puy-de-Dôme était dans cette mouvance, par exemple.

A partir de quand peut-on parler de dérives sectaires ?

On considère qu’elles reposent sur trois piliers : une idéologie, un gourou et un phénomène de sujétion psychologique, d’emprise. Mais on ne poursuit pas quelqu’un uniquement pour adhésion à une secte. On ne le fait que quand il y a également des délits connexes – abus de faiblesse, extorsion de fonds, mise en danger de la vie d’autrui…

La pandémie et toutes les angoisses qu’elle fait naître favorisent-elles le développement des sectes ?

C’est une période de quête de sens. Pour des personnes fragiles, seules, avec des problèmes psychiatriques ou d’alcoolisme, la pandémie et en particulier le confinement ont matérialisé des angoisses. On a vu des gourous expliquer que la 5G serait à l’origine du virus et qu’il faut refuser la vaccination. Une vingtaine de procédures judiciaires ont été engagées contre des personnes qui ont profité de cette crise pour développer en France une emprise sectaire.

Les adeptes de l’Australienne Ellen Greve pratiquent un jeûne extrême… à base d’air et de lumière. (HANCOCK/SIPA)

Les adeptes de l’Australienne Ellen Greve pratiquent un jeûne extrême… à base d’air et de lumière. (HANCOCK/SIPA)

Autre nouveauté, l’apparition des QAnon, ce mouvement complotiste pro-Trump qui a des adeptes en France…

On voit ce mouvement apparaître en France depuis deux ans. Le groupe Facebook QAnon France comptait 30 000 membres à sa suppression. Dans les boucles de messages, on peut lire que le gouvernement veut légaliser la pédophilie ou dissimuler des puces dans les vaccins. Comme l’a dit Tristan Mendès France, spécialiste du complotisme, la communauté QAnon a crû au même rythme que le taux d’infection pendant la crise sanitaire. Ce sont les mêmes ressorts qu’aux Etats-Unis : la diffusion de fausses informations, la défiance constante envers l’Etat, celle qu’on a pu constater aussi dans des groupes radicalisés ayant cherché à s’infiltrer dans les « gilets jaunes »… Mais je ne parle pas de ceux qui ont enfilé leur gilet sur un rond-point pour protester contre les taxes et n’avaient rien à voir avec ces phénomènes !

Par quels nouveaux canaux ces mouvements recrutent-ils ?

Les réseaux sociaux ont bouleversé le paysage sectaire. Des personnalités fragiles ou isolées sont recrutées par le biais de Facebook ou de vidéos sur YouTube, par des gourous devenus des experts en marketing. Une fois happées, ces personnes sont incitées à communiquer sur des messageries privées. Nous avons ainsi eu plusieurs plaintes d’enfants désemparés parce que leurs parents se désocialisent, perdent le contact avec le réel et donnent leur argent…

Y a-t-il des territoires plus touchés que d’autres ?

L’enquête constate une surreprésentation des départements ruraux, ceux de la « diagonale du vide ». Quand il y a moins de services publics, quand on est dans un désert médical, on se tourne plus facilement vers des offres alternatives pour se soigner. Il y a par ailleurs une plus grande facilité à créer des communautés en marge dans des projets de « retour à la terre » – même si tous ne relèvent pas, heureusement, de telles dérives. Nous voyons aussi une expansion des mouvements sectaires en outre-mer, concomitant de la baisse de fréquentation des Eglises catholiques.

Pancarte reprenant le Q de QAnon lors d’une rassemblement à Paris, en septembre 2020. La croyance à un vaste complot pédocriminel est au cœur de cette mouvance. (EMMANUELLE THIERCELIN/DIVERGENCE)

Pancarte reprenant le Q de QAnon lors d’une rassemblement à Paris, en septembre 2020. La croyance à un vaste complot pédocriminel est au cœur de cette mouvance. (EMMANUELLE THIERCELIN/DIVERGENCE)

La loi séparatisme va-t-elle permettre de lutter contre ces phénomènes ?

Oui. Des élus locaux se sont par exemple rendu compte que des salles municipales louées à des associations avaient pu servir à des pratiques telles que des thérapies de conversion pour les homosexuels, ou des exorcismes… Cela ne sera plus possible avec les contrats d’engagement républicain que ces associations devront signer.

Depuis deux ans, la Miviludes, auparavant rattachée au Premier ministre, est sans président, et beaucoup s’inquiétaient de la voir disparaître. Que va-t-elle devenir ?

C’est le contraire : je la renforce. Je vais nommer à sa tête une magistrate, Hanène Romdhane, qui a une très bonne connaissance du terrain, lui rattacher des agents de Bercy pour lutter contre les détournements d’argent, et la rapprocher des services enquêteurs de la police et de la gendarmerie, ainsi que de la justice.

Au-delà, je nomme un conseil d’orientation de la Miviludes, dont feront partie des experts reconnus : son ancien président Georges Fenech, la psychiatre Marie-France Hirigoyen, le sociologue Gérald Bronner, la philosophe Cynthia Fleury, des parlementaires. Enfin j’adresse une circulaire à tous les préfets pour les appeler à la vigilance et leur demander de signaler les dérives. Aucune instruction ne leur avait été donnée depuis plusieurs années.

Comment l’expliquer ? Le sujet avait-il été oublié ?

C’était une question de hiérarchisation des priorités et de portage politique. Les moyens que nous déployons montrent que nous mesurons l’ampleur du phénomène et qu’il est prioritaire pour nous, comme l’est la lutte contre la radicalisation. C’est cela la République qui protège.

Propos recueillis par Maël Thierry

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A propos CARMEN FEVILIYE 496 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France