« La ville intelligente existe déjà en Afrique depuis longtemps, il suffit d’ouvrir les yeux pour la voir » (Jérôme Chenal)

Agence Ecofin) – Sur la dernière décennie, plusieurs projets de villes intelligentes ou idéales ont fleuri aux quatre coins du continent africain. Du Kenya au Nigeria, en passant par le Burkina Faso, la promesse est de rendre les cités africaines plus vivables et de fournir des technologies de pointe pouvant permettre de prendre le virage du numérique. Face à cette tendance qui devrait encore se renforcer, il convient de jouer la prudence selon Jérôme Chenal, spécialiste en urbanisme en Afrique subsaharienne et professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Dans un entretien à l’Agence Ecofin, le chercheur estime qu’il faut aller au-delà des effets d’annonce et trouver le modèle qui convient aux réalités africaines.

Agence Ecofin : Que pensez-vous globalement de cet engouement pour ces projets de villes intelligentes en plein boom en Afrique ?

Jérôme Chenal : En urbanisme, on a toujours des modes et des mots clés. Aujourd’hui, la mode est à la ville intelligente. C’est comme dans certaines régions du monde où chaque ville a voulu mettre un tramway. Maintenant, chaque pays veut une ville intelligente.

Jérôme Chenal : « J’espère que les villes africaines réussiront à maintenir cette avance intellectuelle réelle.»
Jérôme Chenal : « J’espère que les villes africaines réussiront à maintenir cette avance intellectuelle réelle.»

Le concept de ville intelligente est une manière de montrer que le développement technologique est au point dans la plupart de ces pays. Mais la première chose pour moi, c’est de savoir si ces villes intelligentes seront plus durables qu’une ville classique. On est actuellement sur la superposition des termes. La smart city serait aussi une ville durable. Cependant à première vue, cela n’est pas forcément le cas. Ce n’est pas parce qu’on a une ville faite avec des capteurs et des ordinateurs qu’on sera mieux en matière de durabilité. Je dois dire qu’il y a une fascination pour ces villes nouvelles parce qu’on se dit qu’on pourrait repartir quasiment de zéro sur des territoires et que cette fois-ci on ferait juste. Vous avez, dans certains pays, des villes sont extrêmement grandes et quasiment ingérables et on a le sentiment que si on faisait une plus petite ville à côté, cela serait mieux. C’est un sentiment tout à fait humain.

« Vous avez, dans certains pays, des villes sont extrêmement grandes et quasiment ingérables et on a le sentiment que si on faisait une plus petite ville à côté, cela serait mieux. »

Mais quand on voit la démographie sur l’ensemble du continent africain, de toutes les façons, on va devoir doubler l’assiette foncière des villes. Même si on densifiait les villes existantes de manière importante, on n’arriverait pas à loger tout le monde. Donc quelque part, même si c’est une mode, on est obligés d’y passer et je trouve excessivement bien qu’il y ait des interrogations sur quels types de villes on va faire et sur ce que sera la ville intelligente.

En réalité, le concept de smart city a été inventé par IBM. C’est un peu comme Michelin qui a inventé les cartes et les guides touristiques pour que les gens fassent des tours et utilisent au maximum leurs voitures pour changer de pneus. IBM et la ville intelligente c’est à peu près la même chose. C’est de cela que c’est parti.

« En réalité, le concept de smart city a été inventé par IBM. C’est un peu comme Michelin qui a inventé les cartes et les guides touristiques pour que les gens fassent des tours et utilisent au maximum leurs voitures pour changer de pneus.»

Aujourd’hui, IBM n’est plus la société qui est en tête sur ces questions. Les grandes sociétés comme celles du GAFAM qui produisent les ordinateurs, les capteurs, les hardwares et les softwares ont un marché énorme devant eux. Donc, la ville n’intéresse plus seulement les grandes entreprises de construction, de logements et de routes. C’est un futur marché pour les grandes sociétés numériques et tout le monde pousse pour que cela se développe.

« Cela veut dire que les villes africaines risquent d’être gérées à un moment donné par Google plutôt que par des gens en Afrique. Ce qui est un danger extrême. »

out le monde a à y gagner. Google a à gagner de la ville intelligente parce qu’ils ont déjà toutes les données qui permettent de gérer les villes. Donc le prochain stade pour Google sur la question urbaine est de proposer des packages de gestion urbaine. Cela veut dire que les villes africaines risquent d’être gérées à un moment donné par Google plutôt que par des gens en Afrique. Ce qui est un danger extrême.

Agence Ecofin : Les promoteurs de ces villes mettent en avant un changement de modèle ou encore la nécessité de prendre le train de la transition numérique. Est-ce que ces villes répondent à des besoins réels ?

Jérôme Chenal : Il y a une ambiguïté dernière cela. Prenons, par exemple, le concept d’informalité. On a pour habitude de classer dans cette catégorie tout ce qui n’est pas géré par l’Etat central. Mais derrière cette notion, il y a des structurations sociales qui sont extrêmement précises et intelligentes. Cela est sans doute bien en avance sur l’efficacité des systèmes qu’on pourrait avoir au Nord.

Ce qui est intéressant en Afrique, aujourd’hui, c’est qu’il y a une utilisation de la technologie par les groupes sociaux, alors qu’en Occident, si je caricature un peu, on est sur la puissance de calcul et on essaie de voir ce qu’on peut en faire.

Quelque part, aujourd’hui, il y a une appropriation des technologies dans les villes africaines, qui est beaucoup plus efficace que partout dans le reste du monde.

« Quelque part, aujourd’hui, il y a une appropriation des technologies dans les villes africaines, qui est beaucoup plus efficace que partout dans le reste du monde.»

Donc, soit on doit se mettre à jour au niveau matériel et il faut le dernier iPhone 12 pour faire quoi que ce soit, soit on fait exactement le contraire, comme dans les villes africaines où on a utilisé des technologies robustes, mais low-tech, et on en a fait une utilisation détournée, mais qui est beaucoup plus efficace que ce qu’on peut mettre sur le marché à coups de gigas et de processeurs ultrarapides. C’est cela qui m’intéresse aujourd’hui et, malheureusement, les idées de smart cities en Afrique risquent d’aller vers les travers qu’on a partout dans le monde.

Souvent, on n’a pas besoin de superordinateurs ou de super-téléphones pour faire des choses intelligentes. Et quand je circule dans les villes africaines et que je vois qu’on peut payer avec son portable, soit son taxi, soit son repas dans un maquis au fin fond d’une ville, je me dis que c’est cela la smart city et qu’on est beaucoup plus en avance sur tout le reste du monde.

« Et quand je circule dans les villes africaines et que je vois qu’on peut payer avec son portable, soit son taxi, soit son repas dans un maquis au fin fond d’une ville, je me dis que c’est cela la smart city et qu’on est beaucoup plus en avance sur tout le reste du monde. »

Et j’espère que les villes africaines réussiront à maintenir cette avance intellectuelle réelle, parce qu’on a des systèmes qui le permettent et c’est plutôt cela qu’on doit développer. On a des choses qui fonctionnent dans les villes africaines qu’on essaie de détruire pour plusieurs raisons parce que cela ne correspond pas au modèle occidental. Pour ma part, je pense le contraire. La ville intelligente existe déjà en Afrique depuis longtemps. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir comment les groupes sociaux s’organisent. Je pense qu’il faut que les gouvernements africains prennent la mesure de la richesse qu’ils ont sous les yeux plutôt que d’essayer de copier le modèle de Paris, de Bordeaux, de Genève ou de New York.

 

Agence Ecofin : Souvent, lorsqu’on évoque les villes africaines, on parle de villes à problèmes, tant au niveau de l’accès aux services de base que de la cherté des logements. Selon vous, comment est-ce que les villes connectées peuvent permettre de résoudre ces différents défis ?  

Jérôme Chenal : Il y a plusieurs manières de voir les choses. Quand un train est en marche, il faut être dans le train. Cela est clair. Quelque part, le système dans lequel on est ne nous donne pas d’autre choix que de développer ce type de villes. Maintenant, il y a une limite à toutes ces villes qui est le coût écologique. Il faut de l’énergie pour faire marcher tous les écrans et les matériels qu’on imagine. Il faut rappeler que dans la plupart des villes, on subit encore des délestages parce qu’on n’a pas assez d’électricité pour tout le monde. Cela est une problématique très importante. La smart city, telle qu’on l’imagine dans ces grands projets, a un énorme coût en énergie électrique. C’est l’approvisionnement électrique qui est le talon d’Achille.  On croit qu’envoyer un email ne coûte rien du tout, mais cela coûte du CO2 parce qu’il y a des serveurs à l’autre bout du monde qu’il faut obligatoirement refroidir avec de l’eau. En outre, les écrans démultipliés avec les smartphones et les écrans d’ordinateur consomment des terres rares, chaque batterie qu’on utilise c’est du cobalt, du lithium… On a besoin pour mettre cette ville intelligente en place, de ressources naturelles et de minerais de plus en plus rares. Donc, je veux bien qu’on fasse des villes intelligentes avec écrans d’ordinateur partout, mais à un moment donné, il va falloir poser la question de notre consommation de matières premières derrière cette ville intelligente et notre consommation d’énergie.

« Donc, je veux bien qu’on fasse des villes intelligentes avec écrans d’ordinateur partout, mais à un moment donné, il va falloir poser la question de notre consommation de matières premières derrière cette ville intelligente et notre consommation d’énergie. »

Le bilan énergétique de la ville intelligente telle qu’on la conçoit aujourd’hui, au Nord, est sans doute moins intéressant ; celle-ci est plus consommatrice d’énergie qu’une ville classique. Si on ne travaille pas sur ce défi au fur et à mesure du développement des smart cities, on va dans le mur et on se rendra compte, d’ici 15 ou 20 ans, que la ville intelligente telle qu’on l’avait conçue au départ est beaucoup plus consommatrice en ressources que la ville classique qu’on pensait ne pas être durable. On peut toujours, grâce à la technologie, améliorer les systèmes et les rendre plus efficaces. On peut même par exemple, dans la distribution de l’eau, avoir des systèmes qui sont beaucoup plus efficaces que ceux qu’on a aujourd’hui grâce au numérique. Mais la réalité est qu’on a un déficit d’eau et le numérique ne résoudra absolument rien. Donc, on va finalement pouvoir gérer la pénurie un peu plus intelligemment, mais la pénurie restera toujours. Les technologies qu’apportent les villes intelligentes permettront sans doute d’avoir une meilleure gestion, mais cela ne résoudra pas les problèmes de base de pénurie d’électricité, d’eau et d’assainissement.

Agence Ecofin : Que pensez-vous des dimensions liées à la tradition et à la modernité souvent mises en avant dans plusieurs projets ?

Jérôme Chenal : Je pense que c’est à chaque pays, chaque ville ou à chaque culture de négocier localement sa position par rapport à cela. Il y a en Afrique, une modernité inachevée, c’est-à-dire un rêve de modernité telle que le Nord l’a vendue, qui n’a jamais été soluble dans les villes africaines et c’est tant mieux. Pour ma part, je parlerai plus d’« alter-modernité » qui est une troisième voie parce que cette modernité inachevée doit se négocier localement et j’ai le sentiment aujourd’hui qu’opposer tradition et modernité ne nous mène pas très loin. L’alter-modernité puiserait à la fois dans la tradition et dans la modernité pour redéfinir localement, dans chaque ville, les conditions de la modernité. Je pense qu’il faut voir ce qui est durable dans la tradition et la modernité pour composer un système pérenne.

Il faut emprunter à la tradition ce qui est vraiment utile, nécessaire et durable. Et je vous assure que dans la tradition, on est beaucoup mieux dans la ville traditionnelle que dans la ville moderne quand on parle de consommation d’énergie. Si je prends la terre stabilisée, elle est bien moins consommatrice d’énergie que le béton armé. Ce n’est pas parce qu’on a un matériau en bois qu’il est moins durable que du béton. Il n’y a pas besoin d’un modèle. Et c’est pour cela que je pense qu’il faut vraiment ouvrir la voie à cette alter-modernité qui se redéfinit localement en prenant çà et là des éléments essentiels. J’ai discuté plusieurs fois avec des collègues et j’ai été dans plusieurs conférences et des colloques où on opposait les matériaux modernes et traditionnels. Tout le monde veut un toit plat et des matériaux modernes parce que c’est un signe extérieur de richesse pour dire qu’on a réussi. C’est une vue de l’esprit. Il n’est pas établi qu’on ne vit pas mieux dans un bâtiment en terre ou en bois. C’est une question d’image et de désirabilité. On a rendu désirables le mode de vie et les matériaux modernes. Donc forcément, tout le monde veut cela. On a rendu désirable la grande limousine noire avec des vitres noires, symbole de la réussite et du pouvoir. Le jour où ce modèle de voiture ne sera plus désirable, personne ne voudra plus l’acheter.

La modernité c’est le désir d’accéder à une idée qu’on a d’un mode de vie et d’un matériau. Si le vélo n’est pas désirable, il sera toujours considéré comme un mode de déplacement pour les pauvres. Si la marche à pied, n’est pas désirable, elle sera considérée comme une pratique pour les pauvres, alors que la voiture que personne ne peut se payer est désirable. Je pense qu’il faut changer la désirabilité des choses et les valeurs qu’elles inspirent.

 

Agence Ecofin : Quelles sont les marges de manœuvre des gouvernements ou les pièges à éviter face à ces projets ?

Jérôme Chenal : J’estime qu’il devrait y avoir une mainmise de la force publique sur ces projets. Ce serait catastrophique de laisser complètement les choses se faire. Il doit y avoir un pouvoir étatique qui gère un certain nombre de choses. L’Etat doit avoir un rôle de régulateur et il y a des acteurs, privés ou pas, qui s’y soumettent.

« Il doit y avoir un pouvoir étatique qui gère un certain nombre de choses. L’Etat doit avoir un rôle de régulateur et il y a des acteurs, privés ou pas, qui s’y soumettent.»

Il faut se rendre compte qu’il y a une fausse idée de la manière dont on fait la ville aujourd’hui. Dans l’esprit des gens, c’est l’Etat qui fait la ville et donc c’est à lui de tout faire. On attend que l’Etat mette toutes les routes et on a des gens qui sont des locataires des villes comme si l’Etat était le propriétaire qu’on appelle quand il y a un dysfonctionnement. Mais ce n’est pas du tout ainsi. Si on dit que tout doit passer par l’Etat aujourd’hui, il serait juste impossible de tout financer. Sur la question de quartiers précaires, par exemple, l’Etat n’a juste pas les moyens de restructurer l’ensemble des quartiers précaires.  Je pense qu’on doit laisser les possibilités aux acteurs multiples privés et étatiques. Mais il faut que tout le monde ait les mêmes règles du jeu qui se définissent ensemble.

Je pense qu’il faut mettre le citoyen face à des responsabilités et lui faire comprendre qu’il a une place en tant qu’acteur dans la construction des villes au lieu de n’être qu’un locataire. Je préfère que l’Etat ait un rôle régulateur. Je pense qu’on est aussi dans une période où on doit réfléchir autrement. On a du dynamisme dans les villes. Il y a des gens qui sont prêts à investir aussi. Quand on n’a pas les moyens de tout faire et quand on n’a pas la possibilité, tant en matière d’argent que de temps et de matériel, de tout faire, on doit réfléchir différemment de ce qu’on fait actuellement. A un moment donné, il faut se décentrer et regarder différemment et proposer une nouvelle manière de faire. Et c’est cela qui manque aujourd’hui. On a la tête baissée et on essaie de faire toujours plus. On peut relever la tête, prendre des distances pour mieux regarder. Il est urgent d’arrêter de se précipiter.

Agence Ecofin : L’un des projets les plus en vue actuellement est Akon city, la ville futuriste que veut édifier le rappeur américain d’origine sénégalaise Akon, d’ici 2029, pour un coût total de 6 milliards $. Quel est votre avis sur un tel projet ?

Jérôme Chenal : C’est un bel exemple parce qu’on a un promoteur privé qui veut faire sa ville. Il faut que les règles du jeu soient les mêmes que pour toutes les autres villes du Sénégal. Je n’ai pas de problèmes si un privé veut créer une ville futuriste. Toutefois, je ne suis pas sûr que ce soit la ville la plus rentable qu’on puisse imaginer. Des villes de 6 milliards $ d’investissement, il faut avoir de gros moyens et le business model qu’il y a derrière n’est pas encore très clair pour moi, mais je demande à voir, je suis curieux.

« Des villes de 6 milliards $ d’investissement, il faut avoir de gros moyens et le business model qu’il y a derrière n’est pas encore très clair pour moi, mais je demande à voir, je suis curieux.»

Je suis par nature positif, donc j’espère que cela fonctionnera. En revanche, ce n’est pas parce qu’on fait une ville à l’image futuriste que l’idée en elle-même est novatrice et donc il y a sans doute une marge de progression, d’affinage pour trouver la bonne forme urbaine, celle qui renouvellera le genre, celle qui innovera par sa durabilité réelle. On peut toujours l’accompagner. Dans tous les cas, je me réjouis de découvrir l’avancement du projet, même si je me méfie des effets d’annonce.

Propos recueillis par Espoir Olodo

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A propos CARMEN FEVILIYE 496 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France