L’informel au Congo – Aimée Koulounda : ” Le secteur est considéré comme le premier employeur, loin devant le formel”

Docteure en sciences de Gestion, spécialiste de l’entrepreneuriat féminin dans le secteur informel au Congo”, vice-présidente de l’Institut Africain des Relations Internationales et Stratégiques (IARIS), la jeune Aimée Tathiana Koulounda a accepté de répondre à nos questions sur le secteur informel qui alimente les débats d’experts dans son pays. Quelle définition, quelle taxation et qui en sont les acteurs: les réponses dans cette interview AAFC.

Propos recueillis par Carmen Féviliyé / @FeeFeviliye

AAFC : L’économie informelle occupe une place centrale en Afrique, qu’en est-il au Congo ?

Aimée Koulounda : L’économie congolaise est dominée par le poids du secteur informel qui représente 70% des emplois. Par conséquent ce secteur est considéré comme le premier employeur du Congo, très loin devant le secteur formel.

Comment définiriez-vous le secteur informel ?

Le secteur informel désigne les activités lucratives, de manière générale de petite taille, qui génèrent des revenus de subsistance et qui s’inscrivent en dehors du cadre des réglementations fiscales et du travail.  Ces entrepreneurs ne bénéficient d’aucune protection sociale et leurs activités sont à la base d’une économie informelle. A titre informatif, l’expression « économie informelle » a été employée pour la première fois par Keith Hart en 1972 dans ses rapports de missions au Ghana et au Kenya pour le compte du BIT (Bureau international du travail).

Ce secteur joue un rôle important dans la vie économique et sociale, notamment dans celle des familles. Quelle est son ampleur et sa complexité au Congo ? Sa force et sa faiblesse ?

Oui effectivement comme je l’ai dit précédemment, ce secteur occupe une place importante, voire dominante. La complexité et l’ampleur de ce phénomène peuvent être envisagées sur le plan économique et démographique.

Tout d’abord, dans le contexte d’un pays en développement comme le Congo, la perspective d’un entrepreneuriat uniquement volontaire reste insatisfaisante. La situation économique actuelle laisse plutôt entrevoir que la contrainte économique, c’est-à-dire la nécessité de subvenir à ses besoins, sinon de survivre, s’impose largement au détriment de l’aisance économique qui peut permettre d’envisager avec sérénité et audace le projet.

Ensuite, la croissance démographique constante et pérenne sur les prochaines décennies montre une pression accrue sur la population active (20-64 ans) qui n’a pas d’autre choix que d’assumer une égale proportion d’inactifs (principalement les plus jeunes et ensuite les plus vieux dont le volume va en grandissant). Cette population en âge de travailler, déjà occupée à plus de 70%, voit cette proportion augmenter. D’où la nécessité de trouver des emplois, principalement dans l’informel représentant déjà la majorité des emplois et qui reste la seule source, à court terme d’activité, en l’absence d’une politique de développement économique qui porterait  rapidement ses fruits.

Sa force réside dans sa capacité à créer des emplois et à générer un chiffre d’affaires important. Sa faiblesse se caractérise notamment par l’évasion fiscale.

Qui sont les acteurs de ce secteur au Congo ? Les artisans en font-ils partie ?

Tous les acteurs sont représentés, même les artisans.

Quelle est la place et l’impact de la femme dans le secteur informel ? C’est là votre spécialité. Dites-nous…

Il y aurait beaucoup à dire…  Mais de manière synthétique, le secteur informel est principalement caractérisé par la présence massive des femmes, objet de ma recherche intitulée : « La dynamique de l’entrepreneuriat féminin urbain en secteur informel au Congo-Brazzaville». Comme vous pouvez vous en douter, les activités informelles féminines s’organisent essentiellement autour du marché qui représente un véritable espace social. La raison principale qui les pousse à entreprendre est l’absence d’emploi formel. Ces femmes entreprennent donc pour survivre, ce qui est de loin le moindre risque à prendre, comparé à la décision de ne rien faire qui représente le plus grand risque face à la certitude de mourir à plus au moins brèves échéances.

La population des femmes entrepreneures est un vivier de compétences que les pouvoirs publics ne doivent pas négliger

Mais ce secteur laisse également entrevoir une répartition inégale des sexes à l’emploi qui peut, entre-autres, s’expliquer par les inégalités du système éducatif congolais entre les filles et les garçons. En effet, le parcours scolaire de ces femmes entrepreneures est limité à cause des échecs scolaires, de la situation socio-économique et des grossesses. Par conséquent, l’école n’est pas perçue comme un ascenseur économique pour prétendre faire autre chose que l’entrepreneuriat informel.  Pour finir, je peux dire que la population des femmes entrepreneures est un vivier de compétences que les pouvoirs publics ne doivent pas négliger car elle possède des savoirs, le savoir-faire et le savoir-être.

Comment organiseriez-vous ce secteur dans votre pays ?

C’est une question très intéressante. L’organisation dépend également des objectifs que l’on se fixe. Dans un premier temps, il s’agirait de répertorier les activités mais également les acteurs qui exercent dans ce secteur. Dans le cadre de l’entrepreneuriat féminin et sans forcément trop rentrer dans les détails, je préconiserais une meilleure scolarité ainsi que le développement d’actions et de stratégies collectives.

Mais ce secteur laisse également entrevoir une répartition inégale des sexes à l’emploi qui peut, entre-autres, s’expliquer par les inégalités du système éducatif congolais entre les filles et les garçons.

Faire entrer dans le circuit formel, bonne ou mauvaise idée ?

Ce n’est pas forcément une mauvaise idée de les faire entrer dans le circuit formel. Mais nous devons être conscients qu’il est impossible d’éradiquer le secteur informel. Pour illustrer mes propos, prenons l’exemple des femmes qui ont toujours été entrepreneures pour subvenir aux besoins primaires de leur famille. La tradition de cet entrepreneuriat dans le commerce est historiquement ancrée dans la culture, notamment à travers l’existence persistante de la tontine qui en est l’instrument de financement collectif.

Toutefois, des politiques et des plans d’actions doivent être mises en œuvre pour limiter leur entrée dans le secteur informel. Mais cela nécessite de la rigueur et du suivi.

La tradition de cet entrepreneuriat dans le commerce est historiquement ancrée dans la culture, notamment à travers l’existence persistante de la tontine qui en est l’instrument de financement collectif.

Vous savez, le Congo est placé à la 180ème place sur 190 dans le classement Doing Business 2020 relatif à la facilité de faire les affaires, ce qui signifie que les procédures administratives et judiciaires sont fastidieuses pour la création d’entreprise et qu’il est difficile de bénéficier des investissements nationaux et étrangers. S’il est donc difficile de créer une entreprise de manière formelle au Congo, imaginez-vous la difficulté de formaliser le secteur informel.

Les pouvoirs publics congolais réfléchissent sur une stratégie de taxation. Pouvez-vous nous en dire d’avantage ?

De quelle stratégie de taxation me parlez-vous ? Une stratégie de taxation par rapport à quoi ? Dans le cadre de l’entrepreneuriat de nécessité, il me semble plus judicieux de se poser la question de savoir s’il existe des politiques d’entrepreneuriat avant d’évoquer cette question. Pour ce qui est du secteur informel, des propositions d’élaboration de politiques économiques ont été faites pour non seulement réglementer et mieux contrôler le secteur mais aussi pour une meilleure connaissance de ces acteurs. Mais jusqu’à présent aucune action concrète n’a été mise en place.

Ne pas taxer ce secteur serait un manque à gagner. Qu’en pensez-vous ? Quelles solutions préconiseriez-vous ?

D’une part, la question ne se pose pas dans la mesure où ce secteur est taxé, certes différemment par rapport au secteur formel, mais ces entrepreneurs ont l’obligation de s’acquitter de certaines taxes. Prenons le cas du marché Total à Brazzaville qui représente 80% des femmes. Ces dernières doivent payer une contribution journalière à la ville à hauteur de 50 FCFA, (qui doit être utilisé pour nettoyer le marché), et chaque année, elles doivent payer une taxe départementale de 2 000 FCFA. Or on constate des abus de la part des collecteurs qui ont tendance à augmenter le montant des taxes, ce qui est également un véritable problème que les pouvoirs publics se doivent de traiter.

D’autre part, ce secteur échappe à l’évasion fiscale et il y a des économistes qui le considèrent comme un véritable frein au développement économique

L’Etat cible les populations vulnérables. Qu’en est-il de la taxation des sommes perçues par les élites qui pratiquent le commerce informel ?

Cette question soulève une autre problématique, celle d’identifier et de répertorier les personnes qui exercent dans ce secteur. Si les populations vulnérables doivent payer ses taxes, il est normal que les élites également s’acquittent de ces taxes. Tout le monde doit être logé à la même enseigne.

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A propos CARMEN FEVILIYE 496 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France