Jean-Marc Savi de Tové : « Le seul moyen d’avancer, de tenir dans la durée et d’attirer des capitaux, c’est d’être transparent et d’avoir une gouvernance forte »

Jean-Marc Savi de Tové | Leaders Afrique leaders-afrique.com

C’est « the » conseil  que donne le réputé Jean-Marc Savi de Tové aux PME en recherche de financement. Ancien directeur Afrique chez CDC  Group, le capital-investisseur Togolais, aux 20 années d’expérience en Afrique, aux Etats-Unis et en Europe, est aujourd’hui co-fondateur et associé-gérant du fonds d’investissement Adiwale Partners. Jean-Marc Savi de Tové nous éclaire sur son métier et les problématiques actuelles du financement des entreprises en Afrique.

 

 

Propos recueillis le 20 juillet par Carmen Féviliyé / @FeeFeviliye

 

AAFC : Avec Visseho Gnassounou, vous avez lancé en 2019 Adiwale Partners, un grand fonds d’investissement basé à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Quelles sont les entreprises que vous ciblez et quels sont les critères pour bénéficier de votre fonds ?

Jean-Marc Savi de Tové : Adiwale Partners lève un fonds de 75 millions d’Euros. En fin d’année dernière, nous avons levé 50 millions d’Euros. Nous recherchons 25 millions d’Euros additionnels. La stratégie est d’investir 3 à 8 millions d’Euros dans des entreprises de taille moyenne de l’espace UEMOA essentiellement  pour des positions minoritaires. Les trois gros secteurs que nous ciblons sont la consommation, les services aux entreprises et l’industrie. C’est pour nous trois des secteurs qui bénéficient le plus aux PME et qui devraient profiter de la croissance que nous voyons dans la région. Cette croissance devrait reprendre de façon assez solide post Covid.

Jean-Marc Savi de Tové et Visseho Gnassonou, co-fondateurs d’Adiwale Partners – @ Forbes Afrique

Nous faisons du capital-investissement ; au-delà du capital, nous voulons apporter de la valeur opérationnelle aux entreprises que nous accompagnons. Nous avons donc une panoplie d’experts opérationnels et fonctionnels pour contribuer à l’amélioration de la performance opérationnelle de chaque entreprise. Les critères d’investissement sont liés à la taille des entreprises ainsi qu’à la qualité et à l’ambition de leur management.

Visseho Gnassounou, co-fondateur et associé gérant de Adiwale Partners – @ Adiwale Partners

Quels sont concrètement vos investissements ?

Pour l’instant nous n’avons pas fait notre premier investissement avec ce fonds. Nous avons un pipeline d’entreprises relativement large dans la région sur lesquelles nous sommes en train de travailler pour pouvoir investir. On devrait faire deux ou trois investissements d’ici la fin de l’année 2020.

Le capital-investissement supplanterait t-il aujourd’hui les crédits bancaires ? Y’aurait-il concurrence ?

L’idée n’est ni de supplanter, ni de faire concurrence. Le capital-investissement est une forme de financement qui permet de renforcer les fonds propres d’une entreprise, et par conséquent d’aller chercher plus de dette, si le besoin s’en fait sentir. Quand on renforce les capitaux propres, cela lui donne une capacité de financement bancaire plus élevée encore pour pouvoir financer ses projets. Il y a une forte complémentarité entre les deux types de financement.

Adiwale Partners lève un fonds de 75 millions d’Euros

C’est vrai que certaines PME, surtout les plus petites pensent que toutes les formes de financement sont égales. Mais les deux n’apportent pas du tout la même chose : d’un côté on parle de dette – donc un montant qui est remboursable avec un taux d’intérêt – et de l’autre, on parle de capital donc d’un achat d’actions de l’entreprise, actions dont la valeur doit s’apprécier pour être revendues.

Selon vous, comment simplifier l’accès aux crédits bancaires sur le continent, qui reste la difficulté majeure des entreprises ?

C’est une vaste question. Je viens de participer à un webinaire à la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières où ces sujets ont aussi été discutés. La réalité c’est que le problème du financement bancaire dans la région reste essentiellement un problème de capacité des entrepreneurs à vendre un business plan solide aux banques. C’est aussi un problème de capacité des banques à accepter de faire du financement qui ne soit pas basé exclusivement sur les garanties à fournir, mais aussi sur une appréciation plus fine des cash-flows potentiels des entreprises à financer.

Les critères d’investissement sont liés à la taille des entreprises ainsi qu’à la qualité et à l’ambition de leur management.

Comment pourrait-on l’améliorer ? Il existe un tas d’outils possibles. Par exemple le fait que les banques aient la possibilité d’avoir des bureaux qui soient établis généralement par les banques centrales et qui permettent de vérifier la signature de chaque entreprise. Une entreprise qui a déjà emprunté auprès d’une banque et qui ne se serait pas bien comportée, verrait sa signature baisser au niveau de ces bureaux. Ce qui fait qu’une autre banque ne voudrait pas forcément travailler avec elle. Plus les banques auront des informations sur les entreprises à financer, plus elles seront en mesure de les financer. Réduire donc l’asymétrie d’information. Mais la banque ne peut pas tout faire non plus. C’est pour cela que le capital-investissement, les marchés de capitaux sont aussi des alternatives importantes.

Vous venez de dire que la banque ne peut pas tout faire. Encourageriez-vous dans ce cas le financement informel largement pratiqué par les femmes en Afrique ?

Je ne suis pas spécialiste des tontines et donc je ne peux pas dire que je les encourage. C’est une pratique qui a l’air bien mais ce n’est pas du tout mon métier. On parle là de petites sommes et d’acteurs différents qui n’ont rien à voir avec le capital-investissement par exemple.

Ce qu’il faut savoir pour réussir votre investissement dans l’agriculture@ lebusinessjournal.com

Le Covid 19 et la crise économique qui en résulte obligent à reconsidérer les priorités économiques, de revenir aux fondamentaux de l’agriculture. Selon vous, quels outils financiers pour accompagner ce choix ?

Je pense que la crise financière et le confinement ont surtout conduit à travailler chez soi sans tomber malade et à réfléchir à comment se digitaliser, c’est à dire faire plus, à distance. Sur la question de savoir comment financer l’agriculture, je pense que c’est effectivement un secteur qui connaît un peu partout sur le continent un déficit de financement. Mais la réalité est que le financier ou la banque qui doit financer une entreprise agricole doit se demander, comme pour tout autre secteur, si le jeu en vaut la chandelle. La question est aussi de savoir si l’agriculture sait toujours bien se vendre. L’on rejette souvent la faute sur les financiers à qui l’on reproche de ne pas en faire assez.

L’agriculture, (…) c’est effectivement un secteur qui connaît un peu partout sur le continent un déficit de financement

Ceci dit, je ne suis pas spécialiste de l’agriculture, mais je plaide pour qu’on puisse transformer le plus possible nos matières premières agricoles sur place, qu’on augmente la part de plus-value endogène. C’est extrêmement important pour bien rémunérer, voire enrichir nos agriculteurs et pour créer une vraie classe moyenne dans nos pays.

Pour faire face aux conséquences de l’épidémie mondiale en Afrique, les experts financiers parlent de plus en plus de « blockchain » et de « tokénisation des actifs » en faveur des PME et TPE. Pourriez-vous éclairer les non-initiés?

Je ne m’y connais pas du tout. Ce sont des sujets qui attirent beaucoup en ce moment. Pour ce qui me concerne, je suis spécialiste du capital-investissement et des marchés boursiers et donc je préfère ne pas me prononcer sur des sujets dont je ne suis pas spécialiste. Tout ce qui peut renforcer la sécurité des transactions est bon à prendre.

Nous entendons également parler d’« investissements d’impact ». Quel est votre regard sur ce nouveau concept qui interroge sur la nouvelle manière d’investir en Afrique ?

C’est en réalité un vieux concept qui a été remis au goût du jour. Qui n’a pas envie d’investir et d’avoir un impact positif sur son environnement ? Je pense qu’il y’a très peu d’investisseurs au monde qui aient envie d’investir sans impact. Conceptuellement, l’investissement à impact est peut-être un des plus faciles pour investir dans les PME africaines, parce que c’est une classe alternative d’actifs moins demandeuse de rentabilité. C’est pour cela que, nous Africains, sommes si intéressés par ce concept. En qualité de capital-investisseurs, l’impact est une priorité pour nous car ce que nous recherchons, à chaque fois que nous investissons dans une entreprise, c’est de pouvoir faire de la rentabilité et aussi améliorer fondamentalement la création d’emplois. C’est un thème extrêmement fort pour Adiwale Partners. On veut pouvoir contribuer à créer des emplois formels qui permettent à plus de monde de se projeter dans le futur. On veut pouvoir faire augmenter le recrutement de femmes  parce qu’il y’a un vrai thème de parité  à trouver dans nos entreprises. Ce sont là des critères sur lesquels nous nous évaluons nous-mêmes, sur lesquels, également, nos investisseurs nous évaluent.

Quel est votre risque, lorsque vous investissez ?

Notre risque c’est de perdre le capital, de perdre l’argent qu’autrui nous a confié. C’est un risque extrêmement élevé ! Si nous arrivions à cela, cela voudrait dire perdre de notre crédibilité en tant que gestionnaire de fonds d’investissement. Le risque, c’est de nous retrouver nous-mêmes au chômage.

En qualité de capital-investisseurs, l’impact est une priorité pour nous.

Avez-vous déjà vécu ce risque dans votre parcours?

Oui, je l’ai bien vécu. Juste avant Adiwale, je l’ai vécu dans mon précédent partnership. C’est très difficile pour un gérant de fonds de perdre l’argent d’autrui et de devoir se justifier. C’est bien-sûr se retrouver en train de porter plainte contre un certain nombre de personnes mal intentionnées, essayer de récupérer l’argent perdu, et parfois faire comprendre à ses collègues qu’ils n’ont pas été transparents dans leur gestion du sujet. C’est une expérience très douloureuse dont on apprend beaucoup et très vite.

Les Etats constituent des fonds pour accompagner le relèvement des entreprises. Pensez-vous que c’est la bonne solution ? Quelle stratégie d’investissement préconiseriez-vous pour relever ces entreprises affaiblies par les conséquences de la pandémie ?

L’Etat, c’est le moins bon investisseur qui existe dans tout environnement dans le monde, on le sait. Mais dans des situations comme celle de la crise sanitaire et économique, qui sont exceptionnelles, c’est louable si l’Etat arrive à dégager des ressources pour aider les entreprises à s’en sortir.  Je sais par exemple qu’en  France l’Etat a décidé de mettre, je pense, 7 milliards d’Euros au profit d’Air France, qui sans cette manne serait morte avec en plus tout un pan de l’économie française. Est-ce que c’est un investissement en soi ? Non, je pense qu’on devrait le considérer surtout comme de la subvention. Cela permet à ces entreprises effectivement de tenir, le temps de se remettre sur pied. Mais sur le long terme, j’ai toujours considéré que l’Etat est probablement le moins bon investisseur. L’Etat donne un cadre, soutient des initiatives mais seul le secteur privé crée de la richesse.

Vous croyez au secteur privé et dans ce cas de figure de crise, préconiseriez-vous absolument le capital-investissement ?

Dans le cas de crise, que l’Etat puisse aider les entreprises à s’en sortir pour ne pas laisser tomber tout un pan de l’économie avec toutes les personnes qui peuvent se retrouver au chômage, ça a énormément de sens. Mais à partir  du moment où l’entreprise est capable de s’en sortir, elle ne devrait pas aller chercher de la subvention. Elle devrait pouvoir voler de ses propres ailes. Mais dans tous les cas de figures, je plaide pour le capital-investissement du fait de la valeur ajoutée que le secteur peut apporter aux entreprises, aider à assurer leur soutenabilité.

Le Private Equity en Afrique : quels acteurs ?@ alumneye.fr

Le capital-investissement reste incompris pour beaucoup. Pourriez-vous éclairer de manière simple les entreprises qui s’y intéressent ?

Oui, c’est très simple ! Le capital-investissement consiste à investir dans des sociétés qui ne sont pas cotées en bourse , quoi que la bourse nous soit aussi accessible, dans certaines conditions. Il permet d’essayer de faire une plus-value sur cet investissement au bout de plusieurs années et de la rapporter à ses investisseurs. C’est aussi simple que ça.

Selon vous, quels sont les faiblesses du financement en Afrique ?

Les faiblesses du financement en Afrique, je les résumerais en une histoire d’éducation. La plupart des entrepreneurs n’ont pas été assez éduqués à la panoplie d’outils qu’ils ont à leur disposition. C’est à nous, je pense, acteurs du monde de l’investissement, de faire notre travail d’éducation des entreprises  sur la diversité de financement auxquels elles peuvent avoir accès. Par exemple, dans notre cas, comme je le disais au départ, on investit entre 3 et 8 millions d’euros par entreprise. Paradoxalement, beaucoup d’entreprises viennent à notre rencontre chercher 20 000 Euros ou 50 000 Euros ! Ces entreprises là n’ont juste pas fait le travail d’aller sur notre site internet et de comprendre ce que nous faisons ! Elles devraient se documenter avant d’aller vers un investisseur donné. Elles perdent donc énormément de temps.

La plupart des entrepreneurs n’ont pas été assez éduqués à la panoplie d’outils qu’ils ont à leur disposition.

Toutes les entreprises, qu’elles soient petites ou grandes, ont besoin de capitaux pour continuer à grossir. Le mandat qui nous a été donné, c’est d’accompagner les entreprises de taille moyenne.  L’idée selon laquelle seules les petites entreprises  créent de l’emploi est fausse.

Le métier de l’investissement a plusieurs strates et est relativement sophistiqué. Nous, investisseurs, nous devons continuer à éduquer les entreprises pour qu’elles se rendent compte qu’elles ont une panoplie large d’outils de  financements possibles.  A elles ensuite de faire le minimum de travail qui leur incombe pour pouvoir attirer les investisseurs.

Quels autres conseils donneriez-vous aux entreprises ?

Gouvernance, gouvernance, gouvernance. Transparence, transparence, transparence. Le seul moyen d’avancer, de tenir dans la durée et de pouvoir attirer des capitaux, c’est d’être relativement transparent, d’avoir une gouvernance relativement forte, de pouvoir systématiquement faire des rapports trimestriels, semestriels, annuels aux investisseurs, pour qu’ils comprennent ce que vous faites et qu’ils se disent que l’argent qu’eux-mêmes ont levé auprès d’investisseurs institutionnels, est bien utilisé. C’est extrêmement important. La transparence est extrêmement importante pour qu’une entreprise puisse être pérenne. C’est pour cela que systématiquement nous questionnons les entrepreneurs que nous rencontrons sur leur équation personnelle.  Que cherchez-vous à faire ? A vous rendre riches tout de suite, très vite ? Si tel est le but recherché, Adiwale Partners ne pourra y répondre. Voulez-vous construire quelque chose de pérenne qui pourra vous survivre ? Si oui, Adiwale Partners pourrait être votre partenaire.

Jean-Marc Savi de Tové et Visseho Gnassounou, deux Togolais à la tête d’un Fonds d’investissement –  republicoftogo.com

 

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Photo en Une  : Jean-Marc Savi de Tové@magazine-decideurs.com

 

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A propos CARMEN FEVILIYE 436 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France