COVID-19 / Congo – Sylvain Villiard : « Je tiens compte du jugement des brazzavillois »

Sylvain Villiard, directeur général du CHU-B @sante.gouv.cg

Le directeur général du Centre universitaire et hospitalier de Brazzaville (CHU-B)  éclaire sur la situation réelle de la structure sanitaire en proie aux critiques persistantes. Joint le 7 avril, Sylvain Villiard décrit l’état réel de préparation de l’hôpital face à la pandémie  et tente d’apaiser les craintes sur la prise en charge des malades. Un entretien AAFC.

 

 

 

Propos recueillis par Carmen FEVILIYE

@FeeFeviliye/AAFC

 

AAFC:  Monsieur Villiard, l’heure est devenue grave au Congo. Le nombre de malades concentrés à Brazzaville et Pointe-Noire approche la centaine. Le plus grand hôpital de Brazzaville est-il prêt à faire face à l’afflux de malades ?

Sylvain Villiard: L’heure est grave sur la planète et non seulement au Congo.  Comme dans tous les pays touchés nous voyons une progression des cas de COVID-19. Le CHU de Brazzaville est prêt à faire sa part avec les autres
établissements identifiés par le gouvernement, en respect avec les procédures nationales, pour contribuer aux besoins de prise en charge découlant de l’augmentation des  malades. Comme le disait le président de la République, les pays plus développés, avec beaucoup plus de moyens que le nôtre, ont des difficultés à répondre à la demande. Ce ne sera pas facile. Cependant le gouvernement a mis en place le confinement dès l’apparition des premiers cas. Si celui-ci est respecté, cela nous aidera certainement. De plus il semble que le COVID-19 affecte plus les personnes âgées avec une comorbidité et la population du Congo est jeune par rapport aux pays développés, donc nous espérons que le nombre de cas sera plus bas. L’avenir nous le dira.

Face au COVID-19, quels sont les défis sanitaires et financiers du CHU ?

Les défis sanitaires sont importants car nous devons maintenir l’offre de soins réguliers pour les autres pathologies que le COVID-19, en même temps soigner les cas les plus graves de COVID-19. Comme nous n’avons pas de chambres à pression négative et que nous sommes un hôpital pavillonnaire, nous avons réservé certains pavillons pour les cas de COVID-19. Nous investissons dans les mesures de protection et d’hygiène pour nos employés et nos patients et mettons en place des circuits patients avec triage à l’entrée du CHU. Naturellement toutes ces mesures ont un coût et les tensions de trésorerie sont importantes. Pour contrebalancer ces tensions, nous avons reporté toutes les opérations dites électives.

Le CHU de Brazzaville est prêt à faire sa part

Quelle part allouée au CHU du montant du fonds de solidarité qui dépasse désormais les 100 milliards de Fcfa? Comment comptez-vous mettre à profit cette ressource ?

C’est une question pour le gouvernement. L’entente entre le gouvernement et l’Unité de santé internationale du Centre hospitalier de l’université de Montréal (USI-CHUM) prévoit certaines conditions pour ce mandat d’appui technique, notamment le versement par l’Etat au CHU-B d’une subvention de fonctionnement trimestrielle de 1,5 milliards de FCFA. Nous travaillons à l’intérieur de ces limites et réorientons nos ressources vers le COVID-19.

L’enjeu pour la survie des malades est d’avoir un nombre suffisant de lits en réanimation et de respirateurs. Qu’en est-il au CHU ? Combien de lits et combien de respirateurs ? 

Nous finissons de mettre le dispositif pour le COVID-19 en place au CHU-B. A terme nous aurons 35 lits réguliers et 24 lits avec oxygène et/ou respirateurs pour cette clientèle.

Quel est le protocole pour isoler les malades du COVID-19 et protéger les autres patients du CHU de la contamination?

Cela commence au pré-triage pour tous les malades qui se présentent au CHU-B. Pour ce faire, nous avons installé deux tentes à l’entrée de l’établissement. Comme nous sommes un hôpital pavillonnaire cela nous permet d’établir un circuit patient spécifique pour les cas de suspicion au COVID-19 et de diriger ces patients vers ces pavillons qui sont isolés des autres. Ainsi, un patient suspect ou atteint, ne sera pas en contact avec des malades non porteurs. Mais en plus, nous mettons en place les mesures de protection individuelle pour nos employés et nous donnons des instructions aux patients sur la distanciation sociale pendant qu’ils sont au CHU-B.

Nous aurons 35 lits réguliers et 24 lits avec oxygène et/ou respirateurs

Quel est le profil des malades admis au CHU ? Le chiffre exact aujourd’hui ?

Au début nous avons reçu tous les malades de COVID-19, peu nombreux, que ceux-ci soient symptomatiques ou pas. Au fur et à mesure de la progression de la maladie au Congo, notre établissement a été retenu par le gouvernement pour prendre en charge les cas les plus lourds, compte tenu de notre expertise en réanimation. Dans notre premier pavillon ouvert avec une capacité de 17 lits, nous avons 5 patients aujourd’hui.

Le gouvernement a mis en place le confinement dès l’apparition des premiers cas, si celui-ci est respecté cela nous aidera certainement

La pratique au Congo montre que c’est la famille qui reste au chevet des malades hospitalisés. La pandémie prend de l’ampleur, Brazzaville est confinée et les gestes barrières plus qu’importants. Comment repenser la garde des malades ?

Il est clair que nous devons nous ajuster. Le confinement de la population, donc des garde-malades, nous oblige à mettre en place un service de restauration pour tous nos patients et à revoir nos politiques sur les médicaments durant la période de pandémie. De plus le garde-malade peut-être un vecteur de transmission du COVID-19 aux patients et employés de l’hôpital. Donc nous avons dès l’apparition de la maladie réduit le nombre de garde-malades au chevet à un et interdit toutes les autres visites. Tous doivent par ailleurs passer par le pré-triage.

Quelle est votre position sur la polémique de la chloroquine ? Quel protocole de traitement des malades au CHU ?

Je ne considère pas qu’il y a une polémique sur le sujet, mais un débat comme il en existe souvent en médecine sur les traitements des patients. Nos médecins suivent les développements en cette matière et sauront appliquer le meilleur traitement en fonction du cas devant eux. C’est du cas par cas et je ne crois pas qu’il faille généraliser.

Les défis sanitaires sont importants

Concernant le personnel soignant, faites-vous face à un manque? Dans cette option, comment augmenter les capacités de prise en charge des malades du COVID-19 ? Un appel aux étudiants, aux médecins qualifiés congolais établis hors du Congo ?

Nous avons 1950 agents au CHU-B. Nous étions en plein recrutement lorsque le COVID-19 est survenu et nous avons suspendu notre démarche. Comme nous réorientons nos priorités pour traiter des cas de COVID-19, nous  réorientons également le personnel. Nous avons mis en place plusieurs  formations par nos médecins spécialistes pour l’ensemble du personnel aux soins des personnes atteintes du COVID-19. Nous avons également requis tous les étudiants à prendre du service en fonction de leur niveau de connaissances acquises dans leur programme. D’ailleurs je tiens à souligner le travail de notre personnel et les remercie de leur présence et leur professionnalisme. Pour les médecins congolais qui seraient à l’extérieur du pays, je vous rappelle que les frontières du pays ont été fermées comme dans bien d’autres pays, alors il est difficile de les recruter.

Le personnel soignant à Brazzaville est majoritairement établi loin du centre hospitalier. Quelle solution alors que les habitants sont confinés ?

Dès l’annonce du confinement, nous avons mis en place des circuits d’autobus pour que notre personnel puisse se rendre au CHU-B. Nous avons également modifié les horaires de travail, mis en place la rotation du personnel et un service de restauration pour répondre aux horaires plus longs. Leur badge professionnel leur permet de prendre les autobus, lesquels sont régulièrement désinfectés.

Nous investissons dans les mesures de protection et d’hygiène pour nos employés et nos patients

Le personnel soignant se plaint d’être insuffisamment équipé. Pourtant l’homme d’affaires chinois Jack Ma a fait don au Congo de ces équipements. Comment expliquez-vous ce manque ?

Je ne sais pas à quoi vous faites référence quand vous parlez de plaintes du personnel. Au CHU-B nous avons suffisamment d’équipements de protection individuelle pour tout notre personnel et pour plusieurs semaines. Naturellement la demande mondiale pour ce type d’équipements étant très haute, nous suivons attentivement notre consommation et suivons auprès de nos fournisseurs les livraisons attendues pour être certain de ne pas être en rupture de stock. Il y’a certainement des tensions, mais pour le moment la situation est sous contrôle.

Une problématique cruciale au CHU: celle du manque d’eau courante et de l’instabilité de l’électricité. Un souci majeur qui continue d’interpeller. Qu’en pensez-vous et quelle solution pour cette période critique liée au COVID-19 ?

Pour l’eau, nous sommes présentement en appel d’offres pour corriger la situation du réseau de distribution d’eau, mais nous ne manquons pas d’eau. Nous avons des bâches pour un volume de 500 mètres cubes alimentées par la Congolaise des eaux et par des forages. C’est donc la distribution qui est difficile. À cet effet nous avons mis, à l’entrée et sur les services, des contenants de différentes dimensions pour assurer le lavage des mains. Nous disposons de solutions hydro-alcooliques en quantité suffisante; nous les produisons nous-même. Pour l’électricité nous connaissons le même problème sur l’alimentation que tous les congolais. Nous avons investi dans la maintenance de nos groupes électrogènes pour assurer l’électricité au CHU-B et avons acheté dernièrement une génératrice mobile pour assurer l’électricité dans nos pavillons prioritaires en cas de panne de nos groupes électrogènes. Nous maintenons un stock plus élevé de gasoil pendant la pandémie.

Nous avons mis en place plusieurs formation par nos médecins spécialistes pour l’ensemble du personnel

Le 31 mars, le corps d’une victime du virus a été abandonné par le personnel soignant, créant ainsi la panique chez les patients admis. Un fait confirmé à la télévision nationale et largement commenté dans les réseaux sociaux. Comment le directeur général du CHU explique-t-il cela ?

Le retrait de corps d’une victime de COVID-19 relève d’un protocole et d’une équipe nationale. Le transport en dehors du CHU-B, la morgue, les pompes funèbres et l’enterrement sont régis par ledit protocole. La mise en place de ces nouveaux processus pour les cas de COVID-19 entraîne certaines difficultés avec les us et coutumes locales. Dans ce dossier il y’a eu également une mauvaise coordination entre l’équipe nationale et les agents du CHU-B. Nous voyons à améliorer cette coordination et nos communications. Nous souhaitons que la population comprenne que des temps extraordinaires nécessitent une réponse extraordinaire; les rythmes auxquels ils sont habitués ne pourront être respectés.

Les tensions de trésorerie sont importantes

Quel bénéfice peut tirer le CHU du comité d’experts qui vient d’être mis en place ?

Le comité d’expert est composé de plusieurs agents du CHU-B ou d’anciens agents, donc je suis certain que toute question sur le COVID-19 sera répondue rapidement et les protocoles scientifiques recommandés seront implantés au CHU-B.

Vous avez été nommé en avril 2019. Vous comptez ce mois, un an de service à la tête du CHU de Brazzaville. Le coronavirus, est-ce votre baptême de feu ?

Non! Vous comprendrez que je venais de faire la planification et la réalisation d’un des plus grands CHU dans le monde, à la fine pointe de la technologie et donc le choc fut brutal dès mon arrivée. Nous sommes venus en appui à l’équipe locale, pour assurer le leadership d’un changement majeur requis par les autorités gouvernementales. Le coronavirus est un accident de parcours, mais compte tenu de l’expérience que nous avons vécue au Canada avec le SRAS et le H1N1, nous croyons fermement que nous pouvons aider le CHU-B à passer à travers cette pandémie. Je ne suis pas différent des autres administrateurs d’hôpitaux. C’est ma première pandémie, on va vivre l’expérience.

Que répondez-vous aux brazzavillois qui critiquent le CHU pour mauvaise prestation ?

Je tien compte de leur jugement et je travaille tous les jours  avec l’équipe du CHU-B, tant médical, paramédicale,technique, qu’administrative, à améliorer les pratiques et changer ainsi leur opinion sur cet hôpital qui a longtemps joui d’une excellente réputation en Afrique centrale. Mon leitmotiv « Le patient au coeur de nos préoccupations ».

 

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A propos CARMEN FEVILIYE 376 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France