Jacques Chirac : ce que l’Afrique peut retenir de lui

L’ancien président français est décédé le 26 septembre à 86 ans à Paris. Ses liens étroits et controversés avec les dirigeants africains n’ont pas entaché sa popularité dans l’estime de bien d’Africains. Un paradoxe qui s’explique par son ouverture d’esprit, ses prises de position en faveur du continent, son attrait pour le « dialogue des cultures » et les actions fortes de sa fondation en direction de l’Afrique.

A n’en point douter, Jacques Chirac a marqué son temps par  la noblesse de ses convictions. Sur le continent africain, l’ancien président a occupé une place de choix. A son crédit,  40 ans de pouvoir qui lui ont permis de cultiver une riche et profonde relation avec les chefs d’Etat africains. Il devient un « incontournable de l’Afrique », dont la relation particulière avec ses dirigeants est non seulement critiquée, mais encore entachée par des soupçons de financements occultes de ses campagnes politiques et d’implication dans de ventes d’armes frauduleuses en Angola. Face à l’épiscopat français qui lui demande de rompre avec les « dictateurs » africains, il répond sans complexe : «Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières. Après, on a dit : « Ils [les Africains] ne sont bons à rien ». Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d’élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Après s’être enrichi à ses dépens, on lui donne des leçons.»  

Même si, initié par Jacques Foccart, il a été au cœur du réseau françafrique dont les conséquences sur les populations et les intérêts de l’Afrique subsaharienne ont été catastrophiques, Chirac « l’Africain » a laissé une bonne empreinte dans le cœur des Africains. Jacques Chirac ne s’est pas contenté de mots. Parmi les initiatives en faveur de l’Afrique pendant ses deux mandats à l’Elysée,  « la taxe Chirac »,  une taxe sur le billet d’avion  pour alimenter le Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Une taxe qui a évolué. Les députés français viennent d’adopter un amendement visant à la réaménager. Objectif : réaffecter l’excédent de cette taxe pour le développement de mode de transports plus propres. Une orientation qui répond à la vision de l’ancien président décédé.

On y ajoute la revalorisation des pensions des tirailleurs africains et la promotion des arts dits « premiers » par le Musée du Quai du Branly – Jacques Chirac, un musée des arts et des civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, regroupant 300 000 objets relatifs aux arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques.  Le bijou architectural conçu par Jean Nouvel et inauguré en 2006, témoigne de sa passion pour les cultures du monde et du continent africain, même si l’Histoire démontre que les œuvres d’art exposées sont en grande partie issues du pillage du patrimoine culturel de l’Afrique, qui les revendique.

Visionnaire et défenseur acharné des intérêts africains

Jacques Chirac avait vu plus loin. L’ancien président français avait perçu la dynamique de changement de l’Afrique et avait été le porte-parole du continent alors marginalisé sur le plan international. Il avait soulevé des problématiques qui restent étonnement d’actualité : urgence climatique, bassin du Congo, faux médicaments, paix et « dialogue des cultures » etc. Sur l’urgence climatique, l’on se souvient des mots célèbres de son discours historique du 2 septembre 2002 lors du sommet de la Terre à Johannesburg, en Afrique du Sud. Un discours choc qui avait pointé du doigt l’immobilisme des dirigeants sur la question du changement climatique, alors abandonnée à l’activisme des ONG.

Il faut rendre aux Africains ce qu’on leur a pris

Son discours-testament en 2007, au sommet  France-Afrique à Cannes en France, a révélé son  acharnement à défendre les intérêts africains : « J’aime l’Afrique, ses territoires, ses peuples et ses cultures. Je mesure ses besoins, je comprends ses aspirations. Ce sont des crises, des blessures au flanc du monde dont la communauté internationale ne peut détourner les yeux », avait-il déclaré, craignant de voir le continent « une nouvelle fois, (…) mis au pillage, laissé pour compte de la prospérité et isolé dans ses difficultés ». Porte-parole acharné de l’Afrique à l’ONU, il a dénoncé son propre pays et ceux qui ont pillé pendant des siècles le continent.  Après son départ de l’Elysée, Jacques Chirac n’a toutefois pas rompu le contact avec ses amis africains. A la presse, il a rapporté qu’une grande partie de la richesse de son pays provenait de la longue exploitation de l’Afrique, appelant à « rendre aux Africains (…) ce qu’on leur a pris », une nécessité pour  éviter « les pires convulsions ou difficultés, avec les conséquences politiques que ça comporte dans un proche avenir. »

 Il y a, entre la France et l’Afrique, un lien historique et psychologique profond. Et ce lien n’est pas susceptible d’être remis en cause par la disparition de tel ou tel responsable.

Aujourd’hui, les pays africains amis de la France s’émancipent. Ils attirent de nouveaux partenaires.  Jacques Chirac l’avait compris.  Une position africaine que le Malien Alpha Oumar Konaré avait déjà exprimée lors du sommet africain de Cannes en 2007. « Les regards changent. L’Afrique commence à être entourée, voire courtisée », avait repris Jacques Chirac devant ses pairs africains, leur promettant  le soutien sans faille de son pays pour que « l’insertion de l’Afrique dans les échanges internationaux se fasse dans le respect de l’équité ». 

La fondation Chirac, au service du continent africain et de la paix

Les Prix de la fondation Chirac sont incarnés par l’Enfant-feuille, une sculpture de l’artiste sénégalais Ousmane Sow.

Reconnue d’utilité publique en mars 2008, la fondation Chirac a permis à l’ex-président de « servir autrement », selon ses termes, en promouvant les initiatives pour la paix et l’environnement à travers le monde. La fondation se consacre aux plaidoyers et programmes fédérateurs, en matière de protection de la biodiversité, de « dialogue des cultures », d’environnement et de santé. La recherche de la consolidation de la paix mondiale constitue un point tout aussi essentiel. « Ma fondation a une ambition : servir la paix et le développement. Elle œuvre aussi à une prise de conscience mondiale des problèmes de l’Afrique. (…) La communauté internationale doit faire preuve d’un peu de générosité en matière de lutte contre la désertification et la déforestation, d’accès à l’eau ou à des médicaments de qualité. C’est ce but que poursuit, modestement, la fondation. », avait-il confié à Jeune Afrique en 2009, sur les résultats attendus de sa fondation.

Actuellement présidée par  sa fille, Claude Chirac, la fondation poursuit notamment le combat de la sécurisation de l’accès aux médicaments. Une question majeure de santé publique en Afrique et dans d’autres pays vulnérables. Jacques Chirac avait choisi Cotonou, au Bénin pour lancer la campagne de mobilisation internationale contre la production et la distribution de faux médicaments. Par l’Appel de Cotonou, l’ancien président avait souligné l’énormité de ce crime et avait proposé la tenue d’une conférence internationale sur la question. Les forêts africaines est une problématique tout aussi importante. Le point d’étape entre la Fondation Chirac et The Forest Trust, le 10 juillet 2009, au musée du quai Branly, à Paris, s’y était consacré. La déforestation  des forêts du bassin du Congo avait été au cœur des débats avec Chantal Jouanno, ancienne secrétaire d’Etat à l’Ecologie, où Jacques Chirac avait sensibilisé la filière de la construction, poussant à exploiter le bois africain certifié.  La paix dans le monde et le Prix pour la prévention des conflits a fait connaître au public les anonymes, qui au péril de leur vie, oeuvrent en faveur de la paix. Tout en finançant les initiatives des lauréats,  le Prix  vise la reconnaissance internationale de leurs efforts.

La Fondation en lice pour le Prix Nobel pour la paix ?

Jacques Chirac et le sculpteur Sénégalais Ousmane Sow décédé en 2016

Jean-Louis Borloo, ancien ministre de Jacques Chirac, a émis le souhait que la Fondation Chirac soit proposée par la France au comité Nobel pour la paix. Le lauréat sera dévoilé le 11 octobre.

L’ancien ministre dit « rêver » de ce type d’hommage pour l’ancien président de la République française :  « Quand je vois l’émotion qu’il y a à Ramallah, Tel Aviv, en Afrique, au Japon, en Chine, au Liban aujourd’hui, mon rêve c’est que la France propose au comité Nobel non pas que Jacques Chirac soit Nobel de la Paix, puisque ce n’est pas un titre posthume, mais que la Fondation Chirac pour la paix et la culture soit proposée comme Nobel de la Paix ». Pour rappel, le Nobel de la Paix 2018 a été attribué conjointement à Denis Mukwege, gynocologue, engagé pour les droits de l’Homme dans son pays, la RDC et à Nadia Murad, militante irakienne.

Questionné sur l’effet sur la Françafrique de la disparition du président gabonais Omar Bongo Ondimba survenue le 8 juin 2009, Jacques Chirac avait répondu à Jeune Afrique : « Il y a, entre la France et l’Afrique, un lien historique et psychologique profond. Et ce lien n’est pas susceptible d’être remis en cause par la disparition de tel ou tel responsable. ». L’avenir nous le dira.

 

Carmen FEVILIYE

 

 

Jacques Chirac et Carmen Féviliyé à l’issue de la cérémonie de remise du Prix Fondation Chirac pour la Prévention des conflits, le 24 novembre 2011, au musée du quai Branly, à Paris. / Archive AFC
Jacques Chirac, Carmen Féviliyé et Norbert Ngami, le 10 juillet 2009,  au point d’étape  entre la Fondation Chirac et The Forest Trust, au musée du quai Branly, à Paris. / Archive AFC

 

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A propos CARMEN FEVILIYE 310 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France