Chronique – Pour un hommage africain à Jacques Chirac

Raphaël Safou

L’on se souvient sans doute de la célèbre boutade de Jean Cau : « Plutôt la Corrèze que le Zambèze ! ». Nul doute qu’en procédant d’un renversement des échelles de priorité pour afficher un nationalisme aussi étriqué, elle se doive, telle boutade, de convoquer quelque mépris et ne saurait d’ailleurs se soutenir qu’à partir d’un arrière-fond raciste, contraire, précisément, à l’esprit d’une coopération digne de ce nom. Or, si ladite boutade est pour le moins légitime, elle feint, en revanche,  d’ignorer les réelles données économiques qui font que la Corrèze ne saurait se développer un jour —si tant est qu’elle en eût jamais besoin—, qu’à partir d’un surcroît de spoliation des ressources du Zambèze dans un régime de coopération bilatérale tant soit peu léonin. Ainsi en va-t-il, sans doute aussi, de certaine « Françafrique », de sinistre mémoire…

Jacques Chirac « l’Africain’/AFRIQUE/DW/26-09-2019/dw.com

Avec Jacques Chirac, c’est sans doute le plus illustre des Corréziens contemporains qui s’en va, après avoir superbement ignoré ce précepte plutôt cavalier, voire méprisant, de son compatriote, tout en servant scrupuleusement les intérêts de la France, chaque fois que de besoin, alors qu’il en avait le pouvoir ou le loisir, grâce notamment à cette exceptionnelle longévité politique qui fut la sienne. Rappelons qu’il fut premier ministre sous deux mandatures différentes et, dix-huit années durant, maire de la ville de Paris, avant de présider aux destinées de la France,  deux mandats durant (le dernier septennat suivi du premier quinquennat de la cinquième république) !

Or, à supposer qu’en Afrique, l’on eût eu à hésiter de se prononcer sur un quelconque devoir  d’hommage à l’endroit d’un Jacques Chirac peu ou prou proche du continent noir, fût-ce au risque du ridicule, qu’oserait-on hasarder pour cela ? Le principe de bienséance, quasi universel, en l’occurrence, est que l’on rende toujours hommage, à moins que l’on choisisse plutôt de se taire. Il ne s’agit donc nullement, ici, de balancer entre ces deux positions.

Jacques Chirac, une histoire africaine / jeuneafrique.com

Et c’est précisément au nom d’un humanisme universel incarné par les idéaux de la Révolution française et dont il sut être un ambassadeur fervent, durant toute sa vie, que Jacques Chirac nous paraît une personnalité singulièrement attachante et digne de cette grandeur intemporelle dont tout humaniste en la planète ne peut qu’objectivement envier à la France, du fait précisément de 1789 et de ce panthéon, à nul autre pareil, où sommeille une parcelle du génie de notre belle humanité. Jacques Chirac appartenait à cette France universelle que peu d’hommes politiques français ont su servir aussi dignement, au point d’en amplifier la gloire. Il avait, sans doute pour cela, une grande culture, un charme naturel, un certain sens de l’élégance humaine qui frisait la séduction et qui lui gagnait la plupart des interlocuteurs quels qu’ils fussent, de quelque origine qu’ils vinssent.

Quelques gestes ou hauts faits de l’homme d’Etat nous incitent à saluer en lui non seulement un des rares qui, tout en servant la France, l’ont propulsée au rang de nation digne de son propre héritage le plus brillant dans l’épopée du Siècle des Lumières, mais aussi, un de ceux qui ont permis de réconcilier la France avec sa mémoire la moins glorieuse aux yeux des peuples qu’elle avait dominés avec l’expansion coloniale.

Jacques Chirac protégeait les présidents africains. /lemonde.fr

Si, parmi ces faits et gestes, il n’y en avait qu’un à retenir et qui ferait éventuellement oublier les relents néocolonialistes d’une « Françafrique » inscrite dans l’ordre des choses et pour la grandeur de la France, gageons que la seule volonté d’inscrire au cœur de Paris, quai Branly, ce musée de la conciliation des contraires et de la réconciliation des civilisations qu’est, dans son esprit, dans sa symbolique et dans son existence mêmes, le « Musée des arts premiers ». Et l’on n’aurait alors même plus besoin de signaler la reconnaissance de la complicité coupable de l’Etat français dans les crimes nazis, sous l’Occupation. Ni même, à travers ce mea culpa proféré à Brazzaville (?), dans un silence assourdissant et laissé aux oubliettes, quant au lourd bilan du passé colonial, puis biffé plus tard par son successeur sous le fallacieux prétexte que l’Afrique ne serait jamais entré dans l’Histoire…

Car, certes, Jacques Chirac figure en bonne place parmi les grands hommes d’Etat français dont les travaux d’Odile Tobner ont stigmatisé les actes de discours, de même que certaines petites phrases un rien fameuses, comme relevant du racisme. Et ce ne serait pas faire injure à la mémoire de cet homme —par ailleurs foncièrement antiraciste— que d’observer qu’à l’instar de tous ceux qui ont pratiqué ce sport national de la pêche aux voix frontistes, il eut de très belles envolées lyriques en faveur non seulement des Français dits de souche, mais également, plus largement, pour ceux dits de race blanche, suffoqués par les odeurs et toutes sortes de nuisances du fait de l’invasion notamment des Africains, fussent-ils par ailleurs des Français d’origine étrangère, comme tant d’autres, pourtant !

Sa russophilie est sans doute le trait révélateur d’une personnalité à ce point attachée au dialogue des cultures, qu’elle l’exonère tout naturellement du prétendu péché « raciste » comme n’étant, en fin de compte, que le fait, certes cynique, mais presque obligé, de l’animal politique qui vise avant tout l’efficacité du calcul clientéliste, électoraliste, plutôt que de s’embarrasser du souci d’adhésion à de quelconques hypothétiques valeurs —fussent-elles, éventuellement, les mieux partagées.

C’est peut-être pour tout cela, malgré les paradoxes, mais bien plus encore : pour avoir eu le courage d’oser s’inscrire en faux contre la toute puissance américaine, en faveur du dialogue des peuples et des cultures (avec cet épisode ayant abouti à l’ignominieuse guerre en Irak), que Jacques Chirac, tout en poursuivant un idéal français, doit être regardé comme l’un des plus grands hommes de notre temps.

Avec tant de faits d’armes en faveur d’un humanisme sans rivages, il serait bien difficile, à l’Afrique et aux Africains, de ne pas se joindre à l’hommage.

 

Pour AFC

R. Safou Tchimanga, 

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A propos CARMEN FEVILIYE 310 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France